Pierrot de Lune

06 janvier 2019

Le trésor de Cochise.

La petite ville sise au creux de la vallée a retrouvé l'automne et sa tranquillité après la période estivale qui chaque année déverse son flot de touristes.  Avant l'hiver et les amoureux des pistes enneigées, la basse saison offre une parenthèse agréable.  Jean prise cette trêve même si dès le début de l'été il trouve refuge dans le chalet de son grand-père qu'il ne quitte que pour gagner son travail.  Célibataire endurci après une histoire d'amour qui l'a confiné dans une dépression profonde durant de nombreux mois, il aime le calme de la montagne.  

Il y vit depuis sa naissance, il y a trente ans, entouré de ses parents et de sa sœur Sophie de trois ans sa cadette.  René, son père y tient un magasin de vélos. Mathilde, sa mère s'occupe de la comptabilité de ce commerce florissant.  Les adeptes de la « petite reine » sont nombreux à partir à la conquête des sommets et ce, tout particulièrement l'été. Jean y a ouvert sa société d'informatique.  Il ne s'éloigne jamais plus de quelques jours de ses chères montagnes et uniquement quand ses affaires le nécessitent. Il lui semble impossible de vivre ailleurs. Durant ses années d'études, il attendait le week-end qui le ramènerait chez lui avec bonheur.  Soulagé de quitter la grande ville où il étouffait.

Aux yeux de sa famille et de ses amis, il a réussi. Comme sa sœur, sage femme dans un grand hôpital de la grande ville. Une vocation qu'elle a découverte très jeune.  Un rêve d'enfant qu'elle a réalisé. 

Il devrait être heureux mais ne l'est pas.  Le célibat ? Son échec amoureux ? Non, rien de tout cela.  Il a été très amoureux de Lucie et a souffert de leur rupture.  Mais au fond de lui, il sait qu'il n'est pas fait pour la vie de couple.  Il l'a toujours su.  Seulement, ses parents s'inquiétaient de le voir encore seul à vingt-cinq ans alors que sa sœur fréquentait depuis quelques mois un jeune interne.  Alors, il avait rencontré Lucie et puis...

Il s'ennuie dans son boulot, dans sa vie.  Ces derniers temps, il multiplie ses randonnées mais rien n'y fait.  Bien sûr il goûte un peu de sérénité au contact de la montagne, de cette nature qui ne cesse de l'émerveiller mais cela ne lui suffit pas.  Ne lui suffit plus.  Il est de plus en plus fréquent qu'il confie la société à son associé quelques heures  pour aller respirer l'air pur des cimes.

L'informatique est pour lui un choix par défaut.  Doué pour cette technologie en expansion, il a pris cette voie lorsque ses parents ont exigé qu'il fasse des études.   Lui, il voulait être berger et faire du fromage comme son grand-père paternel.  Depuis qu'il était haut comme trois pommes, c'est ce qu'il répondait invariablement aux adultes qui lui demandaient ce qu'il ferait quand il serait grand.

Ses projets n'avaient pas changé quand était arrivé le moment d'aborder sérieusement son avenir.  Tout naturellement, il avait répondu : 

- Je vais vivre au chalet et travailler avec grand-père Victor. 

Si la réponse de l'enfant faisait sourire, celle du jeune homme avait mis son père en colère.

- Tu vas cesser avec tes enfantillages.  Je te parle d'un vrai travail.  Ta mère et moi ne nous usons pas à la tâche pour que tu passes ton temps à rêvasser.  Il faut avoir les pieds sur terre, la société d'aujourd'hui n'est plus celle de ton grand-père.  

Moins véhémente, sa mère s'était tout de même rangée à l'avis de son père.

- Ton père a raison, Jean.  Et puis, ce n'est pas en vivant dans la montagne avec tes chèvres que tu vas rencontrer une jeune fille et fonder une famille.

Toute argumentation avait été vaine.  Ils savaient mieux que lui ce qui lui convenait. Passionné et rêveur, il n'était cependant pas frondeur.  Il s'était donc incliné devant l'autorité parentale. Ses parents reviendraient peut-être sur leur décision, une fois son diplôme en poche.

L'hiver de ses vingt ans, son grand-père avait été emporté par une mauvaise pneumonie.  Jean avait été terrassé par ce décès qui le privait de l'affection et de la complicité de la seule personne qui le comprenait vraiment.  Victor, en montagnard de sang était certes bourru et peu bavard mais il se dégageait de lui une force tranquille, une bonhommie qu'il n'avait jamais trouvées chez son père.

Il s'était senti orphelin.  Qu'allait-il devenir sans lui ? Il passait la majorité de ses vacances et de ses loisirs à ses côtés. Les moments partagés dans les alpages alors que les chèvres paissaient.  La traite à laquelle il l'avait initié.  Les personnages et animaux en bois qu'il sculptait avec son « opinel » le soir devant l'âtre.  La grosse soupe qui embaumait et réchauffait le cœur.  Ce fromage fait avec amour dont il lui avait livré le secret et qu'il vendait au  marché le jeudi.  Avec lui, il avait aussi découvert la faune et la flore montagnardes.Tout cela constituait pour lui un héritage d'une valeur inestimable. 

Un violent orage s'était abattu sur la famille lorsque Jean avait suggéré qu'il pourrait arrêter ses études pour reprendre les activités de son grand-père. Fils unique, son père avait pris la décision de conserver le chalet mais de vendre les chèvres.

- Ta mère et moi en avons longuement discuté.  Nous allons vendre le troupeau au père Ignace. Nous conserverons le chalet pour les vacances.  Nous pourrons même envisager de le louer en pleine saison.

Une gifle ne lui aurait pas fait plus mal.  Il avait le sentiment d'une trahison.    De quelques mots, René gommait toute une existence.  A ce moment-là, il avait détesté son père.  Aujourd'hui encore, il lui en tenait rancune. Certes, les rapports que René entretenait avec Victor étaient houleux, basés sur une incompréhension réciproque. Le fils ne comprenait pas que son père vive toujours dans la montagne avec ses chèvres après le décès de son épouse, lui qui avait eu hâte de grandir pour rejondre la ville. Pour Victor, il était inconcevable que l'on puisse trouver un quelconque épanouissement en vendant des vélos enfermé à longueur de journée.  Malgré tout, René avait toujours eu énormément de respect pour son père. Alors pourquoi ce geste qui pour Jean tenait du reniement ?

Jean savait pertinemment bien que ses parents n'iraient jamais passer les vacances dans le chalet pas plus qu'ils ne le loueraient. Les mois qui suivirent lui avaient donné raison.  Alors c'était lui qui l'occupait pendant la haute saison ou dès qu'il en avait l'opportunité.

Aujourd'hui, il a trente ans et il est las. A la fois affamé et repu, plein d'énergie et apathique.  Automate sans âme, iI est spectateur d'une vie qui se déroule sous se yeux. Un état de torpeur a succédé à l'irritabilité.

Dimanche dernier, lors du repas mensuel chez ses parents avec sa sœur, son beau-frère et leurs enfants, il s'était contenté d'écouter les uns et les autres d'une oreille distraite se tenant à l'écart des conversations.  Il n'avait rien à dire et leurs propos ne l'intéressaient pas.  Comme à chaque fois, sa mère n'avait pas manqué de lui donner des nouvelles d'un ancien copain, du fils ou de la fille d'une connaissance qui s'était marié ou avait eu un enfant.  Ses allusions qui avaient, habituellement, le don de l'agacer ne l'avaient même pas fait réagir.  Devant son mutisme, elle s'était inquiétée :

- Que se passe-t-il, Jean ? Tu es souffrant ? Des soucis avec ta société ? 

Il l'avait rassurée.  Juste un peu de fatigue.  Son père avait ajouté  sur un ton ironique :

- Il n'y a pas que le travail dans la vie.  Tu devrais sortir un peu, rencontrer du monde et puis fonder une famille.  Tu ne vas pas passer ton existence avec ton corbeau et tes marmottes.

Il lui aurait bien répondu qu'eux au moins le laissaient tranquille et qu'il appréciait leur compagnie.  Il s'était tu. Que son père lui dise qu'il n'y avait pas que le travail dans la vie, c'était un comble, lui qui se confinait perpétuellement dans son magasin.

Seule la proximité du 20 octobre, l'égaie. Ce jour-là, il a rendez-vous avec Louis près de l'arbre aux corbeaux.  Un chêne centenaire où Cochise et ses congénères on trouvé refuge.  Ce fier ancêtre marque la frontière entre la vallée et ce que Jean appelle « son territoire » : la montagne. Cochise est un corbeau freux sauvé par son grand-père alors qu'il n'était encore qu'un corbillat et qu'il était blessé. Jean avait alors treize ans. Victor et lui l'avaient soigné.  Grâce à lui, ils avaient été admis par la corbeautière.  

Chaque fois que Jean part en randonnée, avant même qu'il n'arrive au vieux chêne, Cochise vient l'accueillir.  Parfois, il se pose sur son épaule pour lui susurrer à l'oreille les dernières nouvelles.  Ils se comprennent tous les deux.  Il n'est pas rare que le corbeau l'accompagne jusqu'au chalet.  

Cochise avait directement adopté Louis.  Avait-il senti cette fraternité qui s'était instaurée d'emblée entre les deux adolescents ? Cela ferait quinze ans ce 20 octobre qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois.  Louis venait de la ville et résidait pour un mois chez ses grands-parents à quelques kilomètres.  Son père et sa mère étaient à l'étranger pour leurs affaires. Il avait le même âge que Jean.  Ils s'étaient retrouvés tous les jours, après l'école, au pied de l'arbre aux corbeaux. Ils s'inventaient des aventures folles. Tantôt ils étaient sauveteurs en haute montagne, tantôt ils escaladaient la falaise à mains nues. Son départ avait laissé un grand vide.  Toutefois, ils avaient convenu de se retrouver chaque année, le 20 octobre à seize heures au pied du chêne. Chaque fois, ils partageaient un long moment à échanger sur leur vie et leur avenir.  Leurs projets se nourrissaient de liberté, de grands espaces, de sommets.  Louis étudierait la botanique et viendrait s'établir à la montagne.  Il serait guide.  Jean garderait les chèvres avec son grand-père. Ils créeraient de nouveaux fromages.  Cochise était le fidèle témoin de leurs rêves.  Louis est devenu botaniste. Il emmène les touristes et les écoliers dans les alpages.    Jean est devenu informaticien...

Ce 20 octobre, Jean est au rendez-vous bien avant l'heure.  Il s'assied au pied de l'aïeul, Cochise sur son épaule.  Ses yeux balayent les cimes.  Il est mélancolique.  Les heures passent et avec elles ce moment qu'il attend depuis des semaines.  Louis n'est jamais en retard malgré les kilomètres qui les séparent. Il se lève, regarde plus loin, encore et encore. Le jour passe le témoin à la nuit qui tombe tôt en cette saison.  Depuis un moment, il observe Cochise.  Il décrit des cercles en sautillant devant la grosse racine noueuse puis revient se poser sur son épaule.  Il répète ce manège comme un rituel.  Au bout de quelques minutes, le regard de Jean s'illumine. Cochise lui indique l'endroit où Louis avait enterré cette boîte métallique.  Avant de se quitter au terme de ce fameux mois d'octobre, il y avait caché un mot rédigé sur une feuille de son carnet.  

- Si un jour je manque notre rendez-vous, déterre-la et lis le message.

Il creuse fébrilement en quête de ce trésor qu'il ne tarde pas à découvrir.  La boîte accuse les saisons passées dans le sol.  Il découvre la feuille soigneusement repliée et s'empresse de lui redonner sa forme originelle.  Ses yeux dévorent l'écriture régulière :

« Toi et moi ne faisons qu'un.  Seules les saisons de la vie nous différencient.  Après la pluie vient toujours le beau temps.  Le froid de l'hiver n'empêche pas les fleurs de renaître au printemps.  Un temps pour chaque chose.  Aujourd'hui est venu celui du bonheur et de l'épanouissement ».

Son cœur tressaillit.  Il est prêt.  Enfin, après ces années de grisaille, il voit la lumière du jour.  

- Merci, Cochise, dit-il au corvidé.  Ce soir, nous dormons au chalet.  Demain sera une belle et longue journée. Pour commencer : les chèvres. 

 

 

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19 novembre 2018

Le temps cadeau

Inutile de courir après le temps, nous ne pouvons pas le rattraper pas plus que nous ne pouvons l'arrêter ou le capturer.

Le temps apporte la sagesse et qui la détient sait que chaque instant est un cadeau précieux , source possible d'émerveillement.

Alors, dégustons le temps comme un mets délicat, délectons-nous de chaque grain de sable qui s'écoule dans le sablier.

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01 octobre 2018

Le voyageur du coeur

Chrysalides devenues imagos, papillons aux couleurs des émotions,

Bulles de savon envolées dans le ciel, confiées au souffle du vent,

Enfants d’une plume, promeneurs d’un jour ou voyageurs au long cours,

Ils ne m’appartiennent plus ces mots qui ont eu raison de la page blanche.

Ils m'échappent, m’abandonnent, partis vers un ailleurs que je ne connais pas.

Mirages.

Nuages.

Présages.

Vous allez peut-être les apercevoir,

Les accueillir,

Les lire,

Vous en souvenir,

Vous en dédire.

Qu’ils vous plaisent ou pas, ne les emprisonnez pas, 

Ne les condamnez pas au naufrage,

Laissez-les suivre leur chemin, faire d’autres rencontres,

Laissez-les gagner d'autres rivages, découvrir d’autres paysages.

Quand ils viennent du cœur, les mots chercheront toujours d’autres âmes sœurs.

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09 septembre 2018

Papillon noir.

Il y aura deux pilastres unies par une grille à l’usure du temps
Il y aura la longue allée de terre battue bordée de marronniers
Il y aura le gazouillis des oiseaux dans le crépuscule naissant
Il y aura la façade de la vieille bâtisse aux ocres moirés du soleil couchant
Il y aura elle, le corps alangui sur le banc de bois, sous le chapeau de paille et son sourire lumineux invitation au bonheur
Il y aura le papillon bleu posé sur la dentelle écrue de sa frêle épaule

Viendra la nuit sans lune aux allures d’éternité fendue par un ricanement glaçant et un cri d’effroi en écho.

Arrivera l’aurore jaspée et douce aux promesses d’un bel été, le bruissement du ruisseau, la nature qui s’éveille et la vie avec elle.

Il y aura le papillon noir posé sur la dentelle écrue de sa frêle épaule de dentelle
Il y aura elle, le visage livide, le corps brisé sur le banc de bois, un filet de sang pleurant de son cœur, le regard vide miroir de l’indicible,
Il y aura la façade aux ocres roses et dorés du soleil levant,
Il y aura, après le silence, le gazouillis des oiseaux, le chant du mistral dans le mouvement des arbres,
Il y aura la longue allée de terre et aussi les deux pilastres aux grilles d’antan.

Dans l’air, l’indécence d’un parfum de liesse et l’insouciance des papillons bleus.
L’heure n’est pas au labeur, les moissons attendront et les bêtes seront au repos.
En cette journée, les villageois n’ont d’autre préoccupation que la fête qui se donnera au château.
Le comte marie son fils unique, trentenaire accompli, aussi connu pour ses frasques que pour sa superbe moustache soignée qui lui a valu le surnom de « Papillon noir ».

Il y aura les notables et les va-nu-pieds, les riches marchands et les maquignons, les propriétaires terriens et les petits paysans, 
Il y aura les belles dames et les paysannes, les aristocrates et les lavandières, les bourgeoises et les gourgandines, 
Il y aura la promesse de vins et de mets fins, d’agapes qui mèneront jusqu’au petit matin,
Il y aura la mariée drapée d’ivoire, papillon blanc nacré posé sur l’or de sa chevelure,
Il y aura le marié boucles sombres sur le délicat velours bleu nuit, lavallière pourpre à l’épingle argentée.

Sonnera le glas qui sur tous les visages inscrira l’effroi, les sourires pétrifiera, la foule consternera.

Il y aura des cris et des pleurs, de la tristesse et de l’horreur mais point d’épousailles.
La demoiselle d’honneur était trop belle, elle qui s’est endormie pour toujours sur le banc de bois,
Son âme, papillon blanc, s’est envolée à tire d’ailes vers l’horizon.
Hier était nuit de prédateur, celle du papillon noir…

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20 avril 2018

Mademoiselle Gisèle.

La silhouette est menue, assise sur le banc de bois adossé au mur de la vieille gare.  Elle pourrait être celle d’une petite fille si n’étaient son manteau et son chapeau d’un autre temps.  En s’approchant, il n’y a plus aucun doute.  Son visage rond aux rides profondes est celui d’une octogénaire.  Son regard bleu a cependant quelque chose d’enfantin même si on y perçoit une profonde tristesse, une absence.

Gisèle serre contre elle son petit sac de cuir noir.  Indifférente aux voyageurs, peu nombreux qui patientent sur le quai comme aux personnes venues attendre un passager. Le train est annoncé avec un retard probable de dix minutes. 

Le ciel est gris en cette matinée d’automne.  La lumière peine à percer les lourds nuages.  Il fait pourtant doux.  Le vent des derniers jours s’est apaisé.  Seule la pluie menace.  Quand bien même les éléments se seraient déchainés, ils n’auraient pas découragé Gisèle à prendre place sur le banc dès l’aurore.  Elle ne quittera pas la gare avant la nuit tombée et le dernier train.  Celui de vingt heures dix-huit.  Le quatrième de la journée.

A son arrivée, Honoré, le chef de gare l’a saluée, lui dont elle fut l’institutrice durant l’enfance.  « Bonjour Mademoiselle Gisèle, c’est toujours un bonheur pour moi de vous voir.  Je me suis assagi avec le temps mais surtout grâce à votre patience et vos précieux conseils ».  Elle s’est contentée d’un petit sourire et d’un signe discret de la tête.

C’est vrai qu’elle en avait eu de la patience durant toutes ces années où elle avait fait la classe à des générations de bambins qui préféraient galoper dans les champs ou se chamailler sous le préau.  Il lui avait fallu composer aussi avec certaines familles quand arrivait le temps des moissons ou des vendanges. Beaucoup lui devaient d’être la femme ou l’homme qu’ils étaient devenus et lui en étaient reconnaissants. Pendant quarante-cinq ans, elle avait tenu l’unique école du village avec une poigne de fer et une bienveillance à toute épreuve. Pour elle, il ne lui devait rien.  Les fleurs ne remercient pas le jardinier à qui elles font le cadeau d’éclore et de sépanouir autour de lui.

Honoré savait qu’elle passerait toute la journée sur le banc comme chaque vingt octobre depuis mille neuf cent quarante-cinq.  A l’époque, il n’était pas encore né mais son père, avant lui, en avait été le témoin. Chez les Gérard, on est chef de gare de père en fils.  Avant lui, c’était Isidore qui avait succédé à son père, Anatole.  Après Honoré, la relève n’était pas assurée car deux filles étaient venues illuminer leur foyer.  Après tout, fallait-il que ce soit un garçon qui reprenne le flambeau ? L’une d’entre elles souhaiterait peut-être perpétuer la tradition.  Il voyait bien Florine, la cadette prendre sa succession. Chaque congé était pour elle l’occasion d’accompagner son père et d’épouser ses moindres mouvements.

Tout au long de cette journée, il n’aura de cesse de s’assurer que Mademoiselle Gisèle ne manque de rien.  Chaque fois, elle lèvera les yeux vers lui.  Avant même qu’elle prononce le moindre mot, il rougira comme un enfant pris en défaut.  Malgré les années, elle l’impressionne toujours.  Elle lui dira : « Tu es un bon garçon, Honoré.  Toujours aussi prévenant.  Ne t’inquiète pas, j’ai tout ce dont j’ai besoin ».  Il retournera à ses occupations nombreuses puis reviendra.

Le premier train entre en gare.  Quelques passagers en descendent cédant leur place aux voyageurs en partance pour une journée de labeur, une visite à une connaissance ou tout simplement en quête de dépaysement.  Tous la salueront.  Elle leur répondra par un hochement de tête mais aucun ne retiendra son attention.

Son regard est ailleurs.  Autrefois.  Le quai bondé.  Envahi par ces jeunes soldats accompagnés d’une famille, d’une fiancée ou d’un ami.  Des larmes.  Des cris. Des mains qui ne veulent pas se séparer.  Des étreintes longues et violentes.  Des promesses.  Victor et elle étaient restés enlacés jusqu’au bout.  Il l’avait rassurée : « Je serai bientôt de retour ».  Ils s’étaient promis d’unir leur destinée dès que cette guerre dont ils pensaient qu’elle n’allait pas durer serait terminée.  Il y avait de la peur mais aussi de l’euphorie et de la fierté chez les jeunes appelés.  Ils partaient combattre pour défendre leur pays.

Les mois s’étaient écoulés, trop nombreux.  Les lettres s’étaient suivies trop rares et de plus en plus clairsemées dans ce qui devint bientôt des années.  Certains avaient fini par rentrer.  D’autres avaient rejoint l’éternité. Il y avait ceux dont on n’avait pas de nouvelles au nombre desquels figurait Victor.  Et puis, il y avait eu l’annonce de ce train qui allait ramener chez eux les derniers enfants du pays.  C’était un vingt octobre.  Tout juste soixante ans aujourd’hui.  Elle avait revêtu sa plus belle robe, celle qu’elle portait lors de ce bal où ils s’étaient embrassés pour la première fois.  Et son manteau, son petit chapeau et son sac noir.  Comme aujourd’hui.  Comme chaque vingt octobre. A l’arrivée du train tant attendu, si des mères, des femmes, des fiancés, des frères et des soeurs avaient pu serrer dans leurs bras l’être cher qui leur était enfin rendu, elle était restée seule.

Quelques semaines plus tard, elle avait reçu un courrier qui lui apprenait que tout un bataillon avait été anéanti lors d’une offensive particulièrement meurtrière. Victor figurait au nombre des disparus non identifiés comme officiellement morts.  Elle avait accompli quantité de démarches, effectué de nombreux déplacements.  Rien qui ne la mette sur la piste de son bien-aimé.  Un monument avait été érigé à la mémoire de ces sodats inconnus.  Dans le village, le nom de Victor avait rejoint celui des enfants du pays morts pour la patrie.  Un nom gravé dans du marbre en lettres dorées.  Difficile de faire le deuil d’un être dont on ne sait pas s’il est ou s’il n’est plus. De plus, il lui semblait que le deuil aurait sonné le du timbre de la résignation.  Point de résignation pas plus que de vaine attente pour Gisèle.  Elle savait celle-ci destructrice. 

La certitude ?

Pour elle, la seule certitude est qu’il y a un début et une fin.  Alors, oui, elle avait la certitude de le revoir : ici ou dans l’au-delà.  Entre ces deux extrémités, s’écoule le temps dont l’échéance nous est inconnue.  Il n’y a pas non plus d’itinéraire mais des chemins que l’on prend ou pas, des bifurcations, des changements de direction et des pauses.  La vie nous est donnée, il nous appartient de tisser les fils de notre histoire.  Alors, elle avait saisi la main de l’espoir, décidée à le suivre, non pas aveuglément mais dans ce qu’il a de plus beau…le cheminement.

Les saisons s’étaient succédées et les années aussi.  Elle affectionnait le printemps et l’été qui lui offraient les joies du potager, les moments de partage avec la nature en éveil.  C’était pourtant l’hiver qu’elle aimait pardessus tout. Ils étaient rigoureux dans la région même s’ils s’étaient considérablement adoucis depuis une décennie.  La neige tombait en quantité et s’installait pour quelques semaines.  Assise près de la fenêtre, elle brodait ou raccommodait un vêtement usagé dans la lumière du jour qui s’en va. Machinalement, ses mains s’immobilisaient.  Elle n’était plus que regard. Elle entrait en contemplation.  Les branches du vieil aulne tombaient lourdement sur le sol, lestées de paquets de neige qui les tenaient en respect.  Le jardinet était endormi, revêtu d’un manteau blanc que seuls les empreintes des oiseaux égratignaient. Un pinson dont elle aimait à penser qu’il était toujours le même et qu’elle nommait Pierrot s’aventurait sur l’appui de la fenêtre comme s’il venait lui faire la conversation.  Elle se surprenait à lui parler. 

C’était dans ce paysage, par cette même fenêtre qu’elle avait aperçu Victor pour la première fois.  Une stature imposante et un regard profond dans la lucarne de son passe-montagne.  Il venait chercher de l’aide car une roue de sa charrette s’était bloquée dans l’épaisse neige suite à un écart de son cheval.  Son père et ses deux frères lui avaient prêté main forte.  Il avait accepté de bon cœur un bol de soupe fumante prête pour le repas du soir.  Il s’était joint à la joyeuse tablée pour le plus grand plaisir de sa mère qui réservait toujours une place pour un visiteur inattendu ou un nécessiteux.  Leurs yeux s’étaient croisés à plusieurs reprises non sans que Gisèle n’ait senti ses joues s’empourprer.  Il avait les cheveux blond et hirsutes à cause du passe-montagne.  Son sourire était doux.  Il émanait de lui une force tranquille.  Ils s’étaient plus.  Ils s’étaient revus encore et encore.  Il avait vingt ans, était bûcheron et travaillait le bois.  Elle en avait dix-neuf et serait bientôt institutice.  Ils auraient une vie rude mais heureuse.  Avec des enfants.  Ils allaient se marier.  Et puis,…Depuis, chaque fois qu’elle regardait le paysage enneigé dans le cadre de la fenêtre, elle voyait cette haute silhouette.

Ses deux frères avaient fait la guerre, étaient revenus, l’un y avait perdu un bras.  Ils avaient épousé des filles du pays et nourrissaient une belle famille.  Elle était restée dans la maison de leur enfance après le décès du père puis de la mère dix ans plus tard.

Ses enfants étaient ceux de ses frères et aussi les gamins et gamines qui avaient animé de leur vie la petite école.  Même bien après sa retraite, elle n’avait pas abandonné ce qui était pour elle plus qu’une vocation.  Disponible pour les enseignants qui lui avaient succédé, pour les enfants en difficultés scolaires ainsi que pour les fêtes organisées à l’occasion de l’une ou l’autre circonstance.

Son cheminement vers l’espoir l’avait rendu heureuse.  Elle collectionnait ces petits moments de bonheurs comme des pierres précieuses délicatement conservées dans l’écrin de son cœur.

Le train de vingt heures dix-huit a quitté la gare.  Le quai est déserté par ces âmes pressées de retrouver la douceur de leur foyer au terme d’une longue journée.  Elle est seule comme il y a soixante ans.  Honoré s’approche, une dernière fois pour la saluer avant qu’elle ne rentre chez elle.  Elle est immobile.  Pas de hochement de tête quand il lui adresse la parole.  Il approche son visge du sien.  Ses yeux grands ouverts ne cillent pas.  Un sourire illumine son visage.  Il ose la familiarité de lui toucher le bras.  Le tronc menu tombe vers l’avant.  Gisèle est morte.  En proie à une vive émotion, il sanglote.  Il crie.  Il la serre dans ses bras pour la première fois.  Il est inondé de chagrin mais le bonheur se faufile dans ce torrent de larmes.  Il sait que cette fois, Victor est venu.  L’heure des retrouvailles et des épousailles à sonner pour l’éternité.

Aujourd’hui, les trains ne s’arrêtent plus à la petite gare.  D’ailleurs, ce n’est plus une gare.  Florine n’est pas devenue chef de gare mais responsable de ce qui est désormais un musée dédié aux habitants du village et à leurs héros qui durant la guerre se sont mobilisés face à l’adversité. Plus de voyageurs mais des visiteurs, des touristes qui  au terme de leur visite ne manquent pas de venir se recueillir et saluer cette petite dame en bronze assise sur un banc à l’identique.  Sur la plaque commémorative, ils peuvent lire : « A Gisèle Pinson, institutrice et résistante de la première heure qui par son courage et au péril de sa propre vie a permis à de nombreux enfants nés sous le signe de l’étoile jaune de devenir des hommes et des femmes dignes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 mars 2018

Le silence pour complice

Se taire

Faire abstinence de paroles.

Sceller les lèvres

Empêcher l’envol des sons.

 

Se terrer

Se confiner en son être.

Se blottir contre le cœur qui bat.

S’abandonner au bercement des émotions.

 

Se draper de silence

Plonger dans ses eaux profondes.

S’abreuver à sa source

Se nourrir de sa puissance.

 

Se lover dans la chaleur de ses bras.

Sentir l’éclosion, le jaillissement

Laisser monter l’ébullition.

Se multiplier les couleurs, les images.

 

Saisir la plume, prolongement de la main

S’envoler l’oiseau libre sur le lac blanc

Fourmis se jouant de l’immaculée

Se dessinent les mots en une interminable farandole.

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12 mars 2018

Le coeur du bonheur

Tandis que tombe la nuit, elle se tient devant la maison et regarde par la fenêtre.  Une douce lumière jaune éclaire la pièce de vie.  Une jolie nappe sur la table.  Un vase rempli de fleurs de saison. Une commode en pin.  Sur la cuisinière, une casserole laisse s’échapper de petits volutes qu’elle imagine au parfum d’une bonne soupe. Il n’y a personne. Pourtant tout indique la chaleur d’un foyer.  Elle se blottit dans ses propres bras.  Elle est là contemplative comme devant une toile.
 
Elle se surprend à se hisser sur la pointe des pieds comme lorsqu’elle était petite, minois souriant de se voir dans le miroir de la vitre, deux tresses dansant joyeusement sur ses épaules.  Ses yeux curieux croisaient alors le regard de sa grand-mère qui l’invitait d’un geste affectueux à rentrer pour le souper.  Après la soupe revigorante de l’hiver et une grosse tranche de ce pain encore chaud, il y aurait le morceau de chocolat dont elle aurait choisi le goût.  Elle le laisserait fondre avec gourmandise sur sa langue.
 
Plus tard, elle se loverait contre sa grand-mère dans le divan recouvert d’un plaid à carreaux. Dehors, la pluie et le vent viendraient frapper à la fenêtre.  Peu importe, il ne pourrait rien lui arriver.  Elle s’endormirait sur l’épaule accueillante tandis que les images en noir et blanc danseraient sur l’écran de l’archaique télévision.
 
Aujourd’hui, il n’y a personne pour l’inviter à rentrer. D’ailleurs, il n’y a pas âme qui vive dans cette pièce.  Elle n’a plus de tresses non plus.  Son reflet lui renvoie le visage d’une jeune femme aux cheveux résolument courts, au regard embué.  Plus besoin non plus de se hisser sur la pointe des pieds.  Alors inconsciemment, la ballerine descend de ses pointes.  Et puis, ce n’est plus cette maison .  Elle qui partit en fumée un soir funeste de négligence de cet homme qui alors avait pris possession des murs sans respect pour leur histoire.  Sa grand-mère avait depuis longtemps rejoint les étoiles et certains soirs, il lui arrivait de la voir briller au firmament.  
 
Aujourd’hui, c’est juste l’endroit où jadis il faisait toujours beau et que battait le cœur du bonheur. 
 
Elle ne reviendra plus.  Il fallait qu’elle voit même si au fond d’elle-même elle savait.  Elle a vu.  Désormais, elle pourra feuilleter sereinement les pages de leur histoire que même la puissance destructrice du feu ne pourra ni embraser, ni consumer.  A nouveau, elle sentira battre le cœur du bonheur.

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11 mars 2018

Aux âmes errantes

Aux âmes errantes en quête d’un quai à la nuit tombante

Echalas efflanqués, visages émaciés, regards égarés

Ombres furtives perdues dans la brume naissante

Fantômes qui n’effraient plus les enfants délurés.

 

Aux âmes errantes transparentes aux yeux du soleil levant

Orphelins de toute dignité, ils n’ont plus d’identité

Pestiférés des temps modernes, lépreux en guenilles

Ames condamnées à l’oubli par les égoïstes civilisés.

 

Aux âmes errantes, épouvantails urbains dressés dans le vent

Corbeaux endimanchés, ne vous fiez pas au plumage

L’apparence, masque aux mille visages, cache un trésor

Cœur battant à tout rompre sans fard ni dentelles.

 

Aux âmes errantes, formes abandonnées au sol enneigé

Cols montés, corps emmitouflés passant sans un regard

Chaleur du foyer, refuge du cœur gelé, prisonnier de l’indifférence

Dehors, nuit noire étoilée sur un corps à jamais abandonné.

 

 

 

 

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07 mars 2018

La prison des émotions.

D'abord, ce film brillant qui tapisse l'oeil, embue le regard.

Et puis, une perle qui se forme juste sur le coin.

Elle roule, déroule un collier de ses semblables.

Elles deviennent ru et ensuite, ruisseau le long de la joue.

Puissent-elles devenir rivière ou mieux encore torrent

Mais l'heure n'est point encore venue.

Déjà le corps se tétanise, étouffe le sanglot jusqu'à la douleur.


Pourtant, un sourire s'esquisse sur cette bouche,

L'heure du dégel a sonné pour ces lèvres pétrifiées.

Bientôt, elles pourront s'ouvrir, retrouver une fragile mobilité

Puis s'exprimer, parler, vomir ces émotions revenues.

Mais il faudra encore apprivoiser le corps,

Lui dire qu'elles ne sont pas ennemies, 

Qu'il lui faudra les laisser s'envoler s'il ne veut plus souffrir,

S'il veut tout simplement vivre.

 

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06 mars 2018

L’Angelus.

 The Weather Channel Cloud angel yesterday over Royal Palm Beach, Florida. Thank you WPTV Newschannel 5 viewer in West Palm Beach Jodi G.

 

Il était l’ange élu, brillant au firmament. Il volait bien au-dessus de la meute de ses pairs dont il se jouait et qu’il narguait sans vergogne.

Il prenait grand soin de son plumage dont la blancheur n’était à nulle autre comparable.

Il était admiré de tous.  Il suscitait la convoitise, l’envie voire même la jalousie.

Ils étaient nombreux à se prosterner à ses pieds, un regard de lui les aurait rendus heureux, les aurait fait exister.

S’il aimait leurs compliments, se vautrait dans leurs éloges, il n’avait que faire de leur velléité d’affection. Il n’était pas âme à donner dans l’émotion qu’il qualifiait péjorativement de sensiblerie.

Pas question d’amour non plus.  Qu’était-ce que l’amour sinon un sentiment de dépendance et de soumission.

Ils les toisaient, ces mendiants, les gratifiait d’un regard dédaigneux où se lisait le mépris.

Après tout, il était l’ange élu et règnait en maître invincible.

 

Et puis, était survenu un vent mauvais qui avait vu s’envoler une plume, une seule mais sans conteste la plus belle.  C’étaient alors amorcées sa descente et sa déchéance.

Tous l’avaient vu tomber.

Ils avaient assisté, impuissants, à sa lente et longue chute car si certains avaient témoigné de la volonté de lui porter assistance, il les avait repoussés, invectivés.

Ils n’avaient que leurs yeux pour pleurer, leur bouche pour crier leur effroi, leur visage pour afficher le masque de la peur.

 

A midi, lorsqu’avait sonné le troisième coup de l’Angelus, tout était fini.

Il n’était plus qu’un amas de plumes gisant sur la terre tourmentée.

Il avait rejoint les ténèbres de l’enfer dans un cri glaçant.

Il n’était plus, désormais que l’ange déchu…

 

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