Pierrot de Lune

15 septembre 2017

Mathias et l’enchanteur

 

Isadora est une petite fille rêveuse et solitaire. Fille d’un marin pêcheur et d’une poissonnière qui fait les marchés, elle est souvent livrée à elle-même. Hormis les visites à son grand-père, elle passe tout son temps libre auprès de son amie et confidente : la mer. C’est l’hiver qu’elle préfère parce qu’elle ne doit pas la partager.  Et puis, il y a le vent qui lui raconte des histoires et l’eau qui danse rien que pour elle.

A marée basse, elle se promène pieds nus dans le sable durci en quête de coquillages, autant de cadeaux déposés par les vagues à son intention.  Elle s’amuse de l’écume qui au terme de son voyage vient lui caresser les orteils.  Assise dans le sable, elle peut passer des heures à regarder l’horizon, à planter ses yeux sur les vagues et partir pour de longs voyages.

Un de ces jours d’hiver, quelle n’a pas été sa surprise de découvrir un présent bien singulier : une bouteille.  Et pas n’importe laquelle.  A l’intérieur était glissé un rouleau de feuilles de papier. Son cœur s’est mis à cogner à tout rompre dans sa poitrine.  Fébrilement, elle a ôté le bouchon et à l’aide de son doigt a extirpé l’objet de sa curiosité.  Elle a déroulé les trois feuilles épaisses et jaunies sur lesquelles courent une écriture malhabile. 

Certains passages étaient pratiquement illisibles, l’eau et le temps avaient fait leur œuvre.  Cette missive était signée « Mathias ».  Ses yeux ont dévoré plus qu’ils n’ont lu le précieux document.  La lecture en a été difficile et elle a donc du reconstituer certains passages approximativement en fonction du sens.

Elle était datée du 16 décembre 1932 et commençait par ces mots : « Je ne sais si cette lettre sera jamais lue ni même, dans l’éventualité où elle le serait, si mon âme sera encore de ce monde».  Les mains d’Isadora tremblaient.

« Je m’appelle Mathias.  J’avais quatorze ans quand je me suis embarqué dans cette aventure.  Depuis, beaucoup de temps a passé sans que je puisse dire précisément combien d’années se sont écoulées.  Aujourd’hui, je me sens vieux bien que je ne doive pas l’être tellement.  Peut-être ai-je trente ans ou moins.  Je n’en sais rien.  Est-ce cela le plus important ? »

« Je me promenais sur le port comme d’habitude.  Je regardais les marins qui revenaient de leur pêche et me plongeais dans cette ambiance toute particulière.  Je savais qu’il y avait peu de chance de trouver mon père parmi eux.  A cette heure, il devait déjà être attablé dans un troquet où il s’ enivrerait jusqu’à la tombée du jour.  Il en était ainsi depuis le départ de ma mère.

Mon attention avait été attirée par un homme d’un certain âge.  Tous les adultes ont un certain âge lorsque l’on est enfant ou adolescent.  Il se tenait sur le pont de son bateau.  Ce n’était pas un pêcheur.  Il portait une veste usée de drap bleu ornée de boutons dorés.  Une casquette qui avait un jour été blanche et oscillait entre le gris et le noir.  Une barbe sombre parsemée de fils d’argent mangeait son visage.  Il aurait pu passer inaperçu s’il n’avait pas eu ce regard dont vous ne pouviez vous détacher dès lors que vous l’aviez croisé. C’était lui qui de loin m’avait fait le remarquer.  J’étais parvenu jusqu’à lui sans même m’en rendre compte.  J’étais hypnotisé.  Oserais-je dire envoûté ?  Je n’étais pas le seul.  Deux jeunes garçons étaient à mes côtés et le regardaient avec la même fascination.  Son discours avait fait le reste.  Nous nous étions donc retrouvés tous les trois sur son bateau, embarqués pour ce voyage vers cette île en quête de cette malle aux trésors dont un de ses amis lui avait révélé l’existence avant son décès.  Mis à part Archimède, c’était son prénom, trois marins constituaient l’équipage.  Aujourd’hui encore, je peux jurer que ce n’était pas la malle aux trésors qui m’avait amené à le suivre mais lui.  Cette rencontre était et restera mémorable.  Même si les raisons d’aujourd’hui ne sont plus celles d’alors.

Le voyage avait duré environ un mois.  Il m’était encore possible de compter les jours en m’en référant aux levés et aux couchés du soleil.  Nous n’étions pas des simples passagers mais avions intégré l’équipage même si nos tâches étaient des plus élémentaires voire même ingrates.  Tout cela nous paraissait normal.  Comme une logique contribution à l’avenir qui nous attendait.  Archimède nous rappelait régulièrement que c’était le destin qui nous avait placé sur sa route, qu’à ses côtés nous allions accomplir de grandes choses et qu’il veillerait sur nous.  Il ajoutait qu’il savait ce qui était bien pour nous et que si la vie ne nous avait pas gâtés, des jours meilleurs s’offraient à nous.

Nos repas étaient bien maigres mais nous apparaissaient comme un festin, nous qui ne mangions pas à notre faim tous les jours.  Mes deux compagnons de voyages étaient frères et orphelins.  Deux escales avaient ponctué notre traversée mais aucun de nous n’avait posé un pied sur la terre ferme.  Nous restions enfermés dans la cale qui nous servait aussi de chambre.  Archimède prétendait que c’était pour nous protéger du monde extérieur.  Même si l’argument m’avait paru quelque peu incongru, je n’avais pas sourcillé.

C’était à bord d’une barque que nous avions rejoint l’île alors que le bateau mouillait au large.  Une plage immense, une végétation luxuriante, des oiseaux de toutes les couleurs nous avaient accueillis.  J’étais émerveillé.  Tant de beauté.  Cette mer si bleue, ce sable fin et chaud, ce soleil immense dans un ciel d’azur constituaient un véritable paradis.  L ‘île ne semblait pas habitée.

Après une marche qui nous avait parue très longue, nous étions arrivés devant une grande et vétuste bâtisse en pierres.  Sur le linteau coiffant la haute porte en bois, on pouvait lire : la malle au trésors.  Ce n’était pas tout à fait l’idée que je m’en faisais.  Nous étions tous les trois médusés.  Nous entrâmes et fûmes accueillis par une femme au visage anguleux, toute de rouge vêtue.  Sa longue chevelure grise paraissait interminable.  C’était l’épouse d’Archimède.  Cette salle immense dans laquelle nous avions pénétré ressemblait à un chantier de construction.  Des jeunes hommes et filles oeuvraient, fourmis laborieuses, à la construction de murs.  Toutes et tous affichaient un large sourire. Il nous avait présentés à eux comme de nouveaux trésors.  Ils nous avaient saluaient avec enthousiasme.  Pendant le repas qui nous avait été servi, il nous avait expliqué son projet de construire une cité où nous vivrions libres de la médiocrité et de la méchanceté du monde.  Nous l’écoutions fascinés. Chaque journée serait consacrée à cet édifice : le matin, il s’agirait de participer à la rénovation de la maison, l’après-midi à l’aménagement et à la culture du grand jardin situé à l’arrière.  Une fois par semaine, toute la communauté, comme il la nommait, l’accompagnait pour visiter l’île et découvrir ses bienfaits et richesses.

C’était ainsi que les choses s’étaient déroulées.  Si je prenais beaucoup de plaisir à la rénovation, j’aimais tout particulièrement le temps que nous puissions à l’extérieur.  Le jardin dont le développement était spectaculaire au sein d’une naturedéjà riche.  La promenade hebdomadaire durant laquelle il nous enseignait les plantes, la faune de l’île.  Parfois, il m’arrivait de regarder la mer nostalgique mais sans regrets.

Le temps s’était ainsi écoulé et nous mesurions les avancées de nos investissements avec ravissement.  Nous ne sortions jamais seuls.  Lorsqu’il partait en quête de nouveaux trésors, le contact avec l’extérieur se limitait au jardin immense qui suffisait à notre épanouissement.

Je n’avais pas été long à comprendre qu’ Archimède était ce que l’on avait coutume d’appeler « un marchand d’âme ».  Les trésors que nous étions contribuaient à l’édifice de cette cité sur laquelle il règnait en maître « bienveillant ».  Peu à peu, j’éprouvais une sensation d’étouffement.  Je me réveillais la nuit en sueurs.  A plusieurs reprises, j’avais gagné la porte d’entrée que j’avais vainement tentée d’ouvrir.  Je voulais sortir, voir la mer, respirer.  Archimède m’avait alors indiqué le jardin où je pouvais évoluer à mon gré.  Aller au-delà m’exposait aux dangers du monde tant que nos travaux n’étaient pas terminés.  Avait alors germée l’idée qui devint rapidement une conviction : j’étais prisonnier.  Nous étions tous prisonniers.  A chacune de nos sorties en groupe, j’avais donc entrepris de jeter discrètement une bouteille à la mer.  Ce simple geste m’avait permis de retrouver quelque sérénité.  Le cours des journée m’apportait toujours autant de bonheur si ce n’était sensation de n’être pas totalement libre qui me tenaillait.  La nuit quand l’insomnie me tenait éveillé, j’écoutais le vent dans les arbres me raconter des histoires d’ailleurs.

Isadora a sursauté. Ses yeux se sont ouverts brusqement.  Machinalement, elle les a frottés de ses deux poings serrés.  Elle a promené son regard autour d’elle.  Elle était dans une cabane de pêcheur.  Plus précisément celle de Martin à en juger par les nasses étiquetées à son nom. Le bruit du vent.  La porte de la cabane qui claque.  Tout cela n’était donc qu’un rêve ? La bouteille ? Mathias ? La malle aux trésors ?  Le marchand d’âmes ?  Rapidement, elle est passé de la joie à la déception.  Elle s’est souvenue.  Surprise par la violence de la pluie mêlée à celle du vent, elle avait trouvé refuge dans la cabane de Martin.  Elle s’était endormie sur ce cordage où elle est assise.  Et Mathias, alors que va-t-il devenir ? Dehors, si la pluie avait cessé le vent n’avait pas démissionné.  Il faisait sombre et elle devait rentrer chez elle.  En gagnant la porte, son attention a été attirée par une feuille gisant sur le sol.  Elle était jaunie.  Se penchant, elle s’est saisi de celle-ci. Ecrite d’une main malhabile à l’encre délavée par l’eau, elle disait : « Merci d’avoir pris le temps de me lire.  Mathias ».  Ayant retrouvé sa bonne humeur, le précieux papier fourré dans la poche de son pantalon, elle est repartie en courant vers sa maison.

 

 

 

 

 

 

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07 juin 2017

Dans les coulisses de la lumière

Il se réveille en sursaut.  En sueur.  Sa chemise lui colle au corps.  Quelle heure est-il ? Il regarde autour de lui.  Il fait sombre.  Est-ce pour autant la nuit ?

Il n’y a pas la moindre fenêtre, pas la moindre faille dans la muraille de cette tour humide qui suinte, ruisselle jusqu’au clapotis.  Il a froid.  Les membres gourds.  Le corps grelottant, il se replie sur lui.  S’enserre de ses bras en quête de la moindre chaleur qui pourrait lui apporter quelque réconfort.  Sa tête est douloureuse et lourde.  Il crie, pleure de colère, de tristesse.  Qui donc va l’entendre ? Seul.  Tristement seul.  Désepérément seul.  Que leur a-t-il fait ?

Il se rappelle son père clamant à qui voulait l’entendre : « Wolfgang est un prodige.  Il a un don. » .  Pour sa part, il est plus enclin à parler de malédicition.

Poupée endimanchée à peine sortie de sa boîte. Singe savant.  Bête de foire.  Ces adultes au regard d’ogre, ces visages enfarinés, ces sourires carnassiers. 

Ces gens savent-ils seulement qu’il n’a jamais connu l’insouciance de l’enfance ?  Ces moments passés à gambader dans les champs, à se gaver de friandises, à faire des bêtises.  Comme il aurait aimé revenir les vêtements couverts de boue, les cheveux en pagaille.

Et ce Salieri qui lui voue une haine terrible depuis sa plus tendre enfance ? Que  lui a-t-il fait ?  Que sait-il de l’enfer de ses nuits ? Cette musique qui s’empare de son corps et de son âme jusqu’à le posséder. L’habite au point de le hanter.

Cette transe qui secoue son être, le précipite aux confins de la folie.  En quête de cette délivrance qui lui apportera un peu de répit, il saisit sa plume.  Dans l’obscurité juste entamée par la lueur de la bougie, la main fébrile s’anime.  Portées.  Notes noires, blanches, blanches pointées, croches, doubles croches. Soupirs du silence. Dièses de l’euphorie.  Bémol de l’abandon.  Andante. Pianissimo. Allegretto.  Elle trace.  Elle dessine.  Elle bat la mesure. Elle claque des accords sur le clavier noir et blanc.  Les pages succèdent aux pages.  La bougie pleure de grosses larmes de cire.

Ses yeux sont rougis par l’obscurité et la fatigue.  Les mains bleuies par l’humidité de la nuit.  Il galope cheval fougueux, mors aux dents, l’écume aux commissures des lèvres.  Son cœur bat à se rompre.

La bougie s’est éteinte.  Au loin, il entend le chant du coq.  Sa tête est vide, libérée.  Son corps harassé de fatigue va enfin pouvoir goûter un peu de repos. Pantin désarticulé, il s’effondre, la tête couchée sur l’ébène de son piano.

Vous lui parlez de cet avenir qui est le vôtre. Il est célèbre. Son nom est connu de tous.  Il est joué dans le monde entier.  Interprété par des musiciens prestigieux.  Il est passé à la postérité.  Un faible sourire se dessine sur son visage amaigri et blafard. Célébrité ? Postérité ? Nul n’est sans doute insensible au chant de la gloire.  Mais peu lui importe.  Et maintenant, alors ? Ce présent dans lequel il vit.  Cet instant auquel il s’accroche. Instant dont il voudrait qu’il dure encore parce qu’il sait qu’il ne verra pas l’aurore.  Il va entrer dans la nuit.  Pour toujours.  Il a 35 ans et demain, Mozart sera mort.

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25 mai 2017

Je tourne autour du pot

Je tourne au tour du pot. Pot de fer, pot de terre. Pot au lait. Potiron. Ils iront où mes potes ? Pot ? Potion magique. Allons, tu n'en as pas marre de tes digressions ? Tu tournes encore autour du pot. Oui, c'est vrai. Je vais essayer, je t'assure que j'e vais essayer.

Oui, je le reconnais : je tourne autour du pot. Tellement que j'en ai le tournis. Depuis longtemps. Peut-être même depuis toujours.

D'abord en décrivant des cercles parfaits, en me tenant à distance. Je ne le quitte pas des yeux dans ma farandole solitaire. Ensuite, j'évolue en spirales et m'en approche jusqu'au moment où je peux le toucher de la main. Je ne le touche pas. Les spirales reprennent en marche arrière. Je m'en éloigne à nouveau. Et puis, je recommence encore et encore sans me lasser.

Pourtant, il n'a rien de dangereux ce pot. Et quand bien même, est-ce suffisant pour t'arrêter ? Ce ne serait pas la première fois que tu te mets en danger. Il est même beau. Oui, je sais. Toi et les apparences, vous n'êtes pas amies. Et alors, il arrive que ce qui brille soit de l'or. Allons, voilà que tu te voiles la face maintenant.

Si en m'en approchant, je pouvais glisser et tomber dedans. Si une main invisible me poussait. Ce serait pareil. J'en aurais fini avec cette farandole ridicule. Non, ce ne serait pas pareil et tu le sais. Je t'ai connue plus volontaire.

A nouveau, je m'approche. Je le regarde. Il me fixe dans les yeux. Vais-je encore reculer ? Ma tête me dit : “Allons, vas-y. Tu vas sauter maintenant.” Mon corps est raide et ne répond pas. Elle insiste. Je respire à pleins poumons et puis…je saute.

Ça y est. Je suis dans le pot. Même pas mal, même pas peur.

Si j'avais su…

 

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Maux dits

Elle dit les mots. Il ne les entend pas.

Elle cueille des bouquets de mots. Il ne les sent pas.

Elle pleure des mots. Il ne les voit pas.

Elle joue des mots. Il ne veut pas jouer.

Elle tait les mots. Il se mure dans le silence.

 

Les mots se muent en maux. Elle ne les dit pas.

Les maux harassent son corps. Elle ne les sent pas.

Les maux ont tu les émotions. Elle étouffe.

Les maux ont tari la source des mots. Elle n'y renonce pas.

Les maux figent les traits de son visage. Elle devient statue, prisonnière des mots que sa bouche pétrifiée ne peut plus prononcer.

Il voit les maux et se contente de dire : “Je sais que tu n'es pas heureuse avec moi mais j'aime te voir là, assise”.

 

Elle ne trouve pas les mots. Elle ne les trouve plus.

Ses lèvres de pierre sont scellées. Il le sait.

Alors, il parle, il parle et ne s'arrête plus. Ainsi, il aura fallu les maux dits, inutiles puisqu'ils ne sont plus des mots, pour qu'il retrouve le chemin du mot. Monologue assassin, cruel, hypocrite.

Son visage n'est même plus un miroir. Il est de pierre figeant toute expression dans un rictus de maux.

 

Maudits maux dits…

 

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14 mai 2017

Augustine

Coccinelle-lady-breizh (2)

Après avoir fait sa toilette, Augustine, demoiselle, s’en va en promenade.  Elle se faufile entre les brins herbes perlés de la rosée du matin. 

Coquette, elle s’arrête pour se mirer dans l’une de ces gouttelettes miroir grossissant mais pas trop.  C’est qu’elle tient à sa ligne la coquine ! 

Elle reprend sa route et salue au passage, Gédéon, le criquet grognon en grande discussion avec Barnabé, le scarabée qui l’écoute bouche bée.  Si ce dernier lui décoche son plus beau sourire, la lame verte, plus tranchante que jamais, l’ignore superbement.

Elle presse le pas, impatiente de rejoindre la forêt bleue des oreilles de souris.  Ondulant leur corps gracile au doux vent de cette belle matinée, elles dodelinent de la tête dans un voile bleuté.  Augustine aime leur compagnie et le velours de leurs feuilles.  Elles sont charmantes.  Toujours un petit mot gentil.  Elle se hisse sur une feuille pour faire un brin de causette.  C’est vrai que leur voix est fluette.  Une caresse pour les oreilles.  Confortablement installée, elle ne se lasse pas de la mélodie de leurs mots susurrés.    Elles lui racontent les nouvelles du vent. 

Remplie de joie, Augustine ouvre son manteau rouge aux délicates aréoles noire, déployant ses ailes diaphanes.  Il est temps pour elle, messagère de vos souhaits, de s’envoler,.  Elle gagne le ciel pour que votre journée soit la plus belle.

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08 mai 2017

L’absence

Qui est donc cette petite fille en tutu qui pose pour cette photo en noir et blanc légèrement jaunie ?

Et ces adultes endimanchés debout le long d’un muret surplombant un cours d’eau ? Ils ont un air bien sévère !

Et ces messieurs moustachus, fiers et dignes dans leur costume de cérémonie ?

Encore la petite fille, ses longs cheveux bruns, tirés par un serre-tête, reposent sur ses épaules et elle tient par la main une grande dame en tailleur, un chapeau légèrement incliné sur le sommet de la tête.

Ici un monsieur au costume clair qui sourit à la dame en tailleur sauf qu’elle porte un imperméable.  Elle porte toujours le même chapeau.

Une petite maison à la façade blanche devant laquelle un homme et une dame âgés se tiennent côte à côte sur un banc en bois.

Tiens, voici à nouveau la petite fille.  Cette fois, elle porte un tablier et des rubans ornent ses cheveux soigneusement peignés.  A ses côtés une autre fille, un peu plus grande avec de longues nattes brunes.

La petite fille est toujours très souriante sur les photos.  Et sur celle-ci, ce grand garçon, presqu’un jeune homme, avec son bermuda et son veston qu’il est impressionnant avec ses lunettes à monture épaisse.

Et sur celle-ci.  Ce petit garçon.  Un béret sur la tête.  Une culotte courte et bouffante qui révèle des cuisses potelées.  Assis dans l’herbe, il adresse un regard inquiet au photographe.

Qui sont toutes ses personnes ? A qui sont toutes ses photos soigneusement rangées dans une valise ?

A y regarder de plus près, le visage de cette petite fille ne m’est pas inconnu.  Il me semble l’avoir déjà rencontrée.  Mais les autres alors ?  Eux je ne les connais pas.

Si.  Le jeune homme aux grosses lunettes m’est familier. Mais ce bermuda alors qu’il est si grand.  Il est mal à l’aise. Ca se voit au premier regard.  En même temps, je le comprends. Affublé de ce bermuda, à son âge.  Mais quel âge a-t-il ?

Une autre photo de la petite ballerine, un ruban blanc maintient ses cheveux vers l’arrière.  Et celle-ci où elle se tient debout, fièrement à côté du même grand garçon aux lunettes, identique jusque dans sa pose sur le cliché où il apparaît seul.  Elle semble bien le connaître puisqu’elle le tient par la main.  Pourtant lui, je ne l’ai jamais vu.  Je le saurais si c’était le cas puisqu’il ressemble au roi Baudouin.

J’ai été longue à trouver le sommeil.  Toutes ces photos en noir et blanc qui se succèdent en un ballet incessant.  Le sourire de la petite fille, le tailleur de la grande dame, le monsieur au costume clair.  Quand enfin mes paupières ont daigné se fermer, la petite fille a quitté son immobilité et s’est mise à danser, en noir et blanc, sous les applaudissements de tout ce petit monde de papier.  Le jeune homme au bermuda est venu me dire bonjour d’une voix très douce.  Il portait le chapeau de la grande dame qu’il a appelé maman. La musique s’est arrêtée, la petite fille s’est laissée glissée sur le sol gracieusement et s’est repliée sur elle même, comme dans le « Lac des Cygnes », les mains en couronne.  Les applaudissements ont cessé.  La scène a disparu.  Je n’entendais plus qu’un sanglot, celui de la petite fille.

Je me suis éveillée le visage lavé de larmes, maman était penchée sur moi.  « Tu as fais un cauchemar » m’a-t-elle rassurée en essuyant mes yeux.  « Tu vas te rendormir et tout ira bien ».  La petite fille avait complètement disparue.  

 

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Le funambule du temps

Dans le vestibule, corps d’ébène et âme de porcelaine, règne la pendule.

Funambule du temps.

Elle sonne les heures trop courtes d’un bonheur qui se voudrait éternel, qui souhaiterait que les grins de sable qui s’écoulent durcissent, masse compacte, pour que durent, encore et encore, ces doux moments. 

Elle égrène les minutes interminables de cette douleur qui n’en finit pas.  Qui semble vouloir durer toujours.

Même les secondes s’entêtent et se jouent de notre impatience à recevoir cette nouvelle que nous attendons avec impatience ou inquiétude ou les deux à la fois.  Ce moment de notre vie où tout peut basculer pour le meilleur ou pour le pire.

Serait-elle le maître de notre existence, le tyran de nos attentes, le glas d’un bonheur éphémère, cette pendule qui imperturbable nous toise de sa hauteur ?

Ce serait sans doute lui conférer un pouvoir qu’elle ne possède pas.  Qu’elle ne revendique pas.

Ce serait nous voiler la face.  Signer un acte de servitude.  Abdiquer notre responsabilité.

Et si nous la regardions en face, les yeux dans les aiguilles ?  Le visage contre la porcelaine blanche ?  Et si nous arrêtions le temps, l’espace d’un instant ? Si nous l’écoutions, vraiment, rien qu’une fois.  Une fois seulement.

Elle nous dirait qu’elle est là pour nous rappeler que nous sommes en vie.  Que peu importe, les heures qui passent, les minutes qui s’égrènent ou les secondes qui défilent.  Elle nous poserait simplement cette question : « Que fais-tu de ton temps ? ».

 

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25 avril 2017

Engouement

Engouement, pansement de l'âme

Sursaut, la tête qui sort de l'eau
Quelques instants ou simplement un instant
Le corps qui s'agite, le coeur qui palpite
La vie qui bat, s'ébat, se débat
Des étoiles dans les yeux bleus de l'espoir
Un sourire qui s'illumine dans le miroir

Et puis, l'obscurité, la nuit noire
Le corps se tord puis s'endort longtemps
Le coeur se ferme, se recroqueville, se pétrifie
Les étoiles s'éteignent dans les yeux gris du désespoir
Une grimace brise le miroir

Jusqu'au prochain engouement...

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23 avril 2017

Narcisse déchu...

Assis près de la fenêtre, il regarde dehors le printemps faire son nid.  Cela fait des jours voire même des semaines qu’il n’est pas sorti.  Il y a longtemps sans doute.  Quelle importance.  Le temps n’existe pas.  Le temps n’existe plus.


Le monde extérieur est un cadre qu’il contemple de son fauteuil.  Quelle importance.  Le monde ne l’intéresse pas.  Ne l’intéresse plus. L’a-t-il d’ailleurs jamais intéressé ?

Claquemuré dans cette pièce aux murs jaunis par tant de cigarettes fumées encore et encore, il n’accorde que peu d’intérêt à ce qui l’entoure. Il ne regarde pas, il a juste les yeux ouverts.  Il est insensible à la beauté autant qu’à la laideur.

Il parle peu.  Juste ce qu’il faut.  Pas question de dialoguer.  Ce que les autres ont à lui dire ne l’intéresse pas.  Il les entend sans les écouter.  Très vite son regard traduit l’indifférence pour son interlocuteur.  Ses gestes se font impatients.  Il peut vous fixer impassible ou encore afficher de l’ironie. Vous lui poser une question ? Il ne vous répond pas.  Par contre, il est passer maître dans l’art des répliques assassines.  De quelques mots, il peut mettre au sol toute personne à portée de mots.  D’ailleurs, certaines se sont peu à peu éloignées. Découragées.  Lasses de se heurter humeurs, d’être foudroyées par ces orages de plus en plus véhéments.  D’autres ont résisté pensant vainement que leurs appels ne seraient pas sans réponse, qu’il saisirait un jour la main tendue.  Puis, le corps épuisé, l’âme meurtrie, elles ont gagné les rives du désenchantement et quitté ce sol désertique.

Les flatteurs, eux qui briquaient l’ego de cet oiseau au plumage enchanteur ont vite quitté le pont.  La première bourrasque a eu raison de leur amitié de pacotille.

Aujourd’hui, il a gagné.  Du moins le croit-il.  Pour ceux qui l’ont connu, ce masque figé, ce regard fermé parlent un autre langage.  Celui de la fragilité, peut-être meme de la souffrance.  Il n’en dira rien.  Jamais. A personne. Exprimer ses émotions, c’est verser dans la sensiblerie.  Telle est et a toujours été sa devise.  Prisonnier de ses émotions, il a construit autour de lui les murs d’une forteresse dont il ne pourra jamais sortir.

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02 avril 2017

L’homme de la manche.

Assis sur le trottoir, adossé à la façade, il fixe devant lui un point imaginaire.  Son regard bleu est vide, absent au va-et-vient des passants pressés qui ne le voient pas.  Son visage émacié est mangé par une barbe négligée.  Les yeux tapis au fond des orbites sont cernés de noir.  Le bonnet de laine rouille enfoncé jusqu’aux oreilles raconte les tourments de l’hiver et les journées passées dehors.  Serré dans un plaid élimé, il cherche un peu de chaleur.  Ses mitaines noires peinent à réchauffer ses doigts bleuis.  C’est vrai qu’il fait bien froid aujourd’hui.  Hier aussi d’ailleurs.  Quelques flocons ont même étoilé sa couverture de fortune.  A ses côtés, un vieux sac-à-dos, jadis rouge.  Son seul bagage.

Emmailloté dans une petite couverture grise tricotée, Jim, se blottit contre lui.  Deux yeux pétillants enfouis dans une masse de poils bruns hirsutes. Il fixe les passants de son regard sombre. Il n’est pas dupe de leur intérêt et de leurs caresses.  Ami fidèle. Il ne fait pas mentir le dicton qui dit que le chien est le meilleur ami de l’homme. Le seul à ne pas l’avoir abandonné.  Le seul sur lequel il puisse compter.  Unis pour le meilleur et pour le pire.  Pas le cas de sa femme qui malgré son engagement solennel n’a pas hésité à partir vers d’autres pâturages lorsque les vaches maigres ont envahi leur foyer.  Jim. Facétieux, câlin et fidèle. 

Que sont devenus ceux qui se proclamaient ses amis. Souvent, il se rémémore les vers de Rutebeuf : « Que sont mes amis devenus
. Que j'avais de si près tenus. Et tant aimésCe sont amis que vent emporte. Et il ventait devant ma porte.
Les emporta ».

Et les autres…Son frère qui vit à l’étranger.  Ses parents qui le considèrent comme un bon-à-rien et qu’il ne voit plus qu’épisodiquement.  Ses anciens collègues dont certains feignent de ne pas le reconnaître quand ils le croisent et d’autres  qui regardent autour d’eux quand ils n’ont pas pu l’éviter et qu’il leur adresse la parole.  Il n’y a pas si longtemps, deux ans pas davantage, ils saluaient ses compétences, sa serviabilité et sa bonne humeur. Aujourd’hui, il est devenu un lépreux à leurs yeux.  Il leur dirait bien que la précarité n’est pas contagieuse mais à quoi bon.  Quand le cœur est fermé, les oreilles n’entendent pas.

Il aura suffit d’un banal accident.  Cette malencontreuse rencontre avec ce véhicule fou alors qu’il empruntait le passage pour piétons.  Une boule lancée à toute vitesse dans un jeu de quilles.  Une seule avait été renversée et c’était lui.

Renversé ? Catapulté dans les airs, il était tombé lourdement sur la chaussée quelques mètres plus loin.

Il était resté de longs mois dans son lit d’hôpital.  Dans un premier temps, il avait cru perdre à jamais l’usage de ses jambes.  Et puis, à force de courage, de persévérance, d’une longue et douloureuse rééducation, il avait conjuré le mauvais sort.  Il ne conserverait qu’une claudication de la jambe gauche.  Celle-ci aurait raison de son emploi qu’il finirait par perdre en raison d’une très opportune restructuration. 

Son avocat lui a dit récemment qu’il avait gagné la partie.  Il allait être bientôt indemnisé.  Bientôt ? Ce n’était plus qu’une question de semaines.  Elles étaient longues ces semaines.  Leur succession était interminable.

Le jour décline.  Le ciel s’assombrit.  Les rares passants hâtent le pas pour retrouver la douceur de leur intérieur.  Par la fenêtre, bien au chaud, ils pourront contempler avec émerveillement les flocons qui tombent d’abondance.

Il se lève difficilement et range dans son sac-à-dos ses maigres effets. Jim jappe et saute après les flocons.  Leurs deux silhouettes s’enfoncent dans la nuit.  L’une laisse dans la neige une trace appuyée du côté gauche.  L’autre des petites empreintes bien dessinées.

Bientôt…ce sera le printemps !

 

Posté par Pierrot de Lune à 08:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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