Il y aura deux pilastres unies par une grille à l’usure du temps
Il y aura la longue allée de terre battue bordée de marronniers
Il y aura le gazouillis des oiseaux dans le crépuscule naissant
Il y aura la façade de la vieille bâtisse aux ocres moirés du soleil couchant
Il y aura elle, le corps alangui sur le banc de bois, sous le chapeau de paille et son sourire lumineux invitation au bonheur
Il y aura le papillon bleu posé sur la dentelle écrue de sa frêle épaule

Viendra la nuit sans lune aux allures d’éternité fendue par un ricanement glaçant et un cri d’effroi en écho.

Arrivera l’aurore jaspée et douce aux promesses d’un bel été, le bruissement du ruisseau, la nature qui s’éveille et la vie avec elle.

Il y aura le papillon noir posé sur la dentelle écrue de sa frêle épaule de dentelle
Il y aura elle, le visage livide, le corps brisé sur le banc de bois, un filet de sang pleurant de son cœur, le regard vide miroir de l’indicible,
Il y aura la façade aux ocres roses et dorés du soleil levant,
Il y aura, après le silence, le gazouillis des oiseaux, le chant du mistral dans le mouvement des arbres,
Il y aura la longue allée de terre et aussi les deux pilastres aux grilles d’antan.

Dans l’air, l’indécence d’un parfum de liesse et l’insouciance des papillons bleus.
L’heure n’est pas au labeur, les moissons attendront et les bêtes seront au repos.
En cette journée, les villageois n’ont d’autre préoccupation que la fête qui se donnera au château.
Le comte marie son fils unique, trentenaire accompli, aussi connu pour ses frasques que pour sa superbe moustache soignée qui lui a valu le surnom de « Papillon noir ».

Il y aura les notables et les va-nu-pieds, les riches marchands et les maquignons, les propriétaires terriens et les petits paysans, 
Il y aura les belles dames et les paysannes, les aristocrates et les lavandières, les bourgeoises et les gourgandines, 
Il y aura la promesse de vins et de mets fins, d’agapes qui mèneront jusqu’au petit matin,
Il y aura la mariée drapée d’ivoire, papillon blanc nacré posé sur l’or de sa chevelure,
Il y aura le marié boucles sombres sur le délicat velours bleu nuit, lavallière pourpre à l’épingle argentée.

Sonnera le glas qui sur tous les visages inscrira l’effroi, les sourires pétrifiera, la foule consternera.

Il y aura des cris et des pleurs, de la tristesse et de l’horreur mais point d’épousailles.
La demoiselle d’honneur était trop belle, elle qui s’est endormie pour toujours sur le banc de bois,
Son âme, papillon blanc, s’est envolée à tire d’ailes vers l’horizon.
Hier était nuit de prédateur, celle du papillon noir…