La silhouette est menue, assise sur le banc de bois adossé au mur de la vieille gare.  Elle pourrait être celle d’une petite fille si n’étaient son manteau et son chapeau d’un autre temps.  En s’approchant, il n’y a plus aucun doute.  Son visage rond aux rides profondes est celui d’une octogénaire.  Son regard bleu a cependant quelque chose d’enfantin même si on y perçoit une profonde tristesse, une absence.

Gisèle serre contre elle son petit sac de cuir noir.  Indifférente aux voyageurs, peu nombreux qui patientent sur le quai comme aux personnes venues attendre un passager. Le train est annoncé avec un retard probable de dix minutes. 

Le ciel est gris en cette matinée d’automne.  La lumière peine à percer les lourds nuages.  Il fait pourtant doux.  Le vent des derniers jours s’est apaisé.  Seule la pluie menace.  Quand bien même les éléments se seraient déchainés, ils n’auraient pas découragé Gisèle à prendre place sur le banc dès l’aurore.  Elle ne quittera pas la gare avant la nuit tombée et le dernier train.  Celui de vingt heures dix-huit.  Le quatrième de la journée.

A son arrivée, Honoré, le chef de gare l’a saluée, lui dont elle fut l’institutrice durant l’enfance.  « Bonjour Mademoiselle Gisèle, c’est toujours un bonheur pour moi de vous voir.  Je me suis assagi avec le temps mais surtout grâce à votre patience et vos précieux conseils ».  Elle s’est contentée d’un petit sourire et d’un signe discret de la tête.

C’est vrai qu’elle en avait eu de la patience durant toutes ces années où elle avait fait la classe à des générations de bambins qui préféraient galoper dans les champs ou se chamailler sous le préau.  Il lui avait fallu composer aussi avec certaines familles quand arrivait le temps des moissons ou des vendanges. Beaucoup lui devaient d’être la femme ou l’homme qu’ils étaient devenus et lui en étaient reconnaissants. Pendant quarante-cinq ans, elle avait tenu l’unique école du village avec une poigne de fer et une bienveillance à toute épreuve. Pour elle, il ne lui devait rien.  Les fleurs ne remercient pas le jardinier à qui elles font le cadeau d’éclore et de sépanouir autour de lui.

Honoré savait qu’elle passerait toute la journée sur le banc comme chaque vingt octobre depuis mille neuf cent quarante-cinq.  A l’époque, il n’était pas encore né mais son père, avant lui, en avait été le témoin. Chez les Gérard, on est chef de gare de père en fils.  Avant lui, c’était Isidore qui avait succédé à son père, Anatole.  Après Honoré, la relève n’était pas assurée car deux filles étaient venues illuminer leur foyer.  Après tout, fallait-il que ce soit un garçon qui reprenne le flambeau ? L’une d’entre elles souhaiterait peut-être perpétuer la tradition.  Il voyait bien Florine, la cadette prendre sa succession. Chaque congé était pour elle l’occasion d’accompagner son père et d’épouser ses moindres mouvements.

Tout au long de cette journée, il n’aura de cesse de s’assurer que Mademoiselle Gisèle ne manque de rien.  Chaque fois, elle lèvera les yeux vers lui.  Avant même qu’elle prononce le moindre mot, il rougira comme un enfant pris en défaut.  Malgré les années, elle l’impressionne toujours.  Elle lui dira : « Tu es un bon garçon, Honoré.  Toujours aussi prévenant.  Ne t’inquiète pas, j’ai tout ce dont j’ai besoin ».  Il retournera à ses occupations nombreuses puis reviendra.

Le premier train entre en gare.  Quelques passagers en descendent cédant leur place aux voyageurs en partance pour une journée de labeur, une visite à une connaissance ou tout simplement en quête de dépaysement.  Tous la salueront.  Elle leur répondra par un hochement de tête mais aucun ne retiendra son attention.

Son regard est ailleurs.  Autrefois.  Le quai bondé.  Envahi par ces jeunes soldats accompagnés d’une famille, d’une fiancée ou d’un ami.  Des larmes.  Des cris. Des mains qui ne veulent pas se séparer.  Des étreintes longues et violentes.  Des promesses.  Victor et elle étaient restés enlacés jusqu’au bout.  Il l’avait rassurée : « Je serai bientôt de retour ».  Ils s’étaient promis d’unir leur destinée dès que cette guerre dont ils pensaient qu’elle n’allait pas durer serait terminée.  Il y avait de la peur mais aussi de l’euphorie et de la fierté chez les jeunes appelés.  Ils partaient combattre pour défendre leur pays.

Les mois s’étaient écoulés, trop nombreux.  Les lettres s’étaient suivies trop rares et de plus en plus clairsemées dans ce qui devint bientôt des années.  Certains avaient fini par rentrer.  D’autres avaient rejoint l’éternité. Il y avait ceux dont on n’avait pas de nouvelles au nombre desquels figurait Victor.  Et puis, il y avait eu l’annonce de ce train qui allait ramener chez eux les derniers enfants du pays.  C’était un vingt octobre.  Tout juste soixante ans aujourd’hui.  Elle avait revêtu sa plus belle robe, celle qu’elle portait lors de ce bal où ils s’étaient embrassés pour la première fois.  Et son manteau, son petit chapeau et son sac noir.  Comme aujourd’hui.  Comme chaque vingt octobre. A l’arrivée du train tant attendu, si des mères, des femmes, des fiancés, des frères et des soeurs avaient pu serrer dans leurs bras l’être cher qui leur était enfin rendu, elle était restée seule.

Quelques semaines plus tard, elle avait reçu un courrier qui lui apprenait que tout un bataillon avait été anéanti lors d’une offensive particulièrement meurtrière. Victor figurait au nombre des disparus non identifiés comme officiellement morts.  Elle avait accompli quantité de démarches, effectué de nombreux déplacements.  Rien qui ne la mette sur la piste de son bien-aimé.  Un monument avait été érigé à la mémoire de ces sodats inconnus.  Dans le village, le nom de Victor avait rejoint celui des enfants du pays morts pour la patrie.  Un nom gravé dans du marbre en lettres dorées.  Difficile de faire le deuil d’un être dont on ne sait pas s’il est ou s’il n’est plus. De plus, il lui semblait que le deuil aurait sonné le du timbre de la résignation.  Point de résignation pas plus que de vaine attente pour Gisèle.  Elle savait celle-ci destructrice. 

La certitude ?

Pour elle, la seule certitude est qu’il y a un début et une fin.  Alors, oui, elle avait la certitude de le revoir : ici ou dans l’au-delà.  Entre ces deux extrémités, s’écoule le temps dont l’échéance nous est inconnue.  Il n’y a pas non plus d’itinéraire mais des chemins que l’on prend ou pas, des bifurcations, des changements de direction et des pauses.  La vie nous est donnée, il nous appartient de tisser les fils de notre histoire.  Alors, elle avait saisi la main de l’espoir, décidée à le suivre, non pas aveuglément mais dans ce qu’il a de plus beau…le cheminement.

Les saisons s’étaient succédées et les années aussi.  Elle affectionnait le printemps et l’été qui lui offraient les joies du potager, les moments de partage avec la nature en éveil.  C’était pourtant l’hiver qu’elle aimait pardessus tout. Ils étaient rigoureux dans la région même s’ils s’étaient considérablement adoucis depuis une décennie.  La neige tombait en quantité et s’installait pour quelques semaines.  Assise près de la fenêtre, elle brodait ou raccommodait un vêtement usagé dans la lumière du jour qui s’en va. Machinalement, ses mains s’immobilisaient.  Elle n’était plus que regard. Elle entrait en contemplation.  Les branches du vieil aulne tombaient lourdement sur le sol, lestées de paquets de neige qui les tenaient en respect.  Le jardinet était endormi, revêtu d’un manteau blanc que seuls les empreintes des oiseaux égratignaient. Un pinson dont elle aimait à penser qu’il était toujours le même et qu’elle nommait Pierrot s’aventurait sur l’appui de la fenêtre comme s’il venait lui faire la conversation.  Elle se surprenait à lui parler. 

C’était dans ce paysage, par cette même fenêtre qu’elle avait aperçu Victor pour la première fois.  Une stature imposante et un regard profond dans la lucarne de son passe-montagne.  Il venait chercher de l’aide car une roue de sa charrette s’était bloquée dans l’épaisse neige suite à un écart de son cheval.  Son père et ses deux frères lui avaient prêté main forte.  Il avait accepté de bon cœur un bol de soupe fumante prête pour le repas du soir.  Il s’était joint à la joyeuse tablée pour le plus grand plaisir de sa mère qui réservait toujours une place pour un visiteur inattendu ou un nécessiteux.  Leurs yeux s’étaient croisés à plusieurs reprises non sans que Gisèle n’ait senti ses joues s’empourprer.  Il avait les cheveux blond et hirsutes à cause du passe-montagne.  Son sourire était doux.  Il émanait de lui une force tranquille.  Ils s’étaient plus.  Ils s’étaient revus encore et encore.  Il avait vingt ans, était bûcheron et travaillait le bois.  Elle en avait dix-neuf et serait bientôt institutice.  Ils auraient une vie rude mais heureuse.  Avec des enfants.  Ils allaient se marier.  Et puis,…Depuis, chaque fois qu’elle regardait le paysage enneigé dans le cadre de la fenêtre, elle voyait cette haute silhouette.

Ses deux frères avaient fait la guerre, étaient revenus, l’un y avait perdu un bras.  Ils avaient épousé des filles du pays et nourrissaient une belle famille.  Elle était restée dans la maison de leur enfance après le décès du père puis de la mère dix ans plus tard.

Ses enfants étaient ceux de ses frères et aussi les gamins et gamines qui avaient animé de leur vie la petite école.  Même bien après sa retraite, elle n’avait pas abandonné ce qui était pour elle plus qu’une vocation.  Disponible pour les enseignants qui lui avaient succédé, pour les enfants en difficultés scolaires ainsi que pour les fêtes organisées à l’occasion de l’une ou l’autre circonstance.

Son cheminement vers l’espoir l’avait rendu heureuse.  Elle collectionnait ces petits moments de bonheurs comme des pierres précieuses délicatement conservées dans l’écrin de son cœur.

Le train de vingt heures dix-huit a quitté la gare.  Le quai est déserté par ces âmes pressées de retrouver la douceur de leur foyer au terme d’une longue journée.  Elle est seule comme il y a soixante ans.  Honoré s’approche, une dernière fois pour la saluer avant qu’elle ne rentre chez elle.  Elle est immobile.  Pas de hochement de tête quand il lui adresse la parole.  Il approche son visge du sien.  Ses yeux grands ouverts ne cillent pas.  Un sourire illumine son visage.  Il ose la familiarité de lui toucher le bras.  Le tronc menu tombe vers l’avant.  Gisèle est morte.  En proie à une vive émotion, il sanglote.  Il crie.  Il la serre dans ses bras pour la première fois.  Il est inondé de chagrin mais le bonheur se faufile dans ce torrent de larmes.  Il sait que cette fois, Victor est venu.  L’heure des retrouvailles et des épousailles à sonner pour l’éternité.

Aujourd’hui, les trains ne s’arrêtent plus à la petite gare.  D’ailleurs, ce n’est plus une gare.  Florine n’est pas devenue chef de gare mais responsable de ce qui est désormais un musée dédié aux habitants du village et à leurs héros qui durant la guerre se sont mobilisés face à l’adversité. Plus de voyageurs mais des visiteurs, des touristes qui  au terme de leur visite ne manquent pas de venir se recueillir et saluer cette petite dame en bronze assise sur un banc à l’identique.  Sur la plaque commémorative, ils peuvent lire : « A Gisèle Pinson, institutrice et résistante de la première heure qui par son courage et au péril de sa propre vie a permis à de nombreux enfants nés sous le signe de l’étoile jaune de devenir des hommes et des femmes dignes ».