Mathias et l’enchanteur

 

Isadora est une petite fille rêveuse et solitaire. Fille d’un marin pêcheur et d’une poissonnière qui fait les marchés, elle est souvent livrée à elle-même. Hormis les visites à son grand-père, elle passe tout son temps libre auprès de son amie et confidente : la mer. C’est l’hiver qu’elle préfère parce qu’elle ne doit pas la partager.  Et puis, il y a le vent qui lui raconte des histoires et l’eau qui danse rien que pour elle.

A marée basse, elle se promène pieds nus dans le sable durci en quête de coquillages, autant de cadeaux déposés par les vagues à son intention.  Elle s’amuse de l’écume qui au terme de son voyage vient lui caresser les orteils.  Assise dans le sable, elle peut passer des heures à regarder l’horizon, à planter ses yeux sur les vagues et partir pour de longs voyages.

Un de ces jours d’hiver, quelle n’a pas été sa surprise de découvrir un présent bien singulier : une bouteille.  Et pas n’importe laquelle.  A l’intérieur était glissé un rouleau de feuilles de papier. Son cœur s’est mis à cogner à tout rompre dans sa poitrine.  Fébrilement, elle a ôté le bouchon et à l’aide de son doigt a extirpé l’objet de sa curiosité.  Elle a déroulé les trois feuilles épaisses et jaunies sur lesquelles courent une écriture malhabile. 

Certains passages étaient pratiquement illisibles, l’eau et le temps avaient fait leur œuvre.  Cette missive était signée « Mathias ».  Ses yeux ont dévoré plus qu’ils n’ont lu le précieux document.  La lecture en a été difficile et elle a donc du reconstituer certains passages approximativement en fonction du sens.

Elle était datée du 16 décembre 1932 et commençait par ces mots : « Je ne sais si cette lettre sera jamais lue ni même, dans l’éventualité où elle le serait, si mon âme sera encore de ce monde».  Les mains d’Isadora tremblaient.

« Je m’appelle Mathias.  J’avais quatorze ans quand je me suis embarqué dans cette aventure.  Depuis, beaucoup de temps a passé sans que je puisse dire précisément combien d’années se sont écoulées.  Aujourd’hui, je me sens vieux bien que je ne doive pas l’être tellement.  Peut-être ai-je trente ans ou moins.  Je n’en sais rien.  Est-ce cela le plus important ? »

« Je me promenais sur le port comme d’habitude.  Je regardais les marins qui revenaient de leur pêche et me plongeais dans cette ambiance toute particulière.  Je savais qu’il y avait peu de chance de trouver mon père parmi eux.  A cette heure, il devait déjà être attablé dans un troquet où il s’ enivrerait jusqu’à la tombée du jour.  Il en était ainsi depuis le départ de ma mère.

Mon attention avait été attirée par un homme d’un certain âge.  Tous les adultes ont un certain âge lorsque l’on est enfant ou adolescent.  Il se tenait sur le pont de son bateau.  Ce n’était pas un pêcheur.  Il portait une veste usée de drap bleu ornée de boutons dorés.  Une casquette qui avait un jour été blanche et oscillait entre le gris et le noir.  Une barbe sombre parsemée de fils d’argent mangeait son visage.  Il aurait pu passer inaperçu s’il n’avait pas eu ce regard dont vous ne pouviez vous détacher dès lors que vous l’aviez croisé. C’était lui qui de loin m’avait fait le remarquer.  J’étais parvenu jusqu’à lui sans même m’en rendre compte.  J’étais hypnotisé.  Oserais-je dire envoûté ?  Je n’étais pas le seul.  Deux jeunes garçons étaient à mes côtés et le regardaient avec la même fascination.  Son discours avait fait le reste.  Nous nous étions donc retrouvés tous les trois sur son bateau, embarqués pour ce voyage vers cette île en quête de cette malle aux trésors dont un de ses amis lui avait révélé l’existence avant son décès.  Mis à part Archimède, c’était son prénom, trois marins constituaient l’équipage.  Aujourd’hui encore, je peux jurer que ce n’était pas la malle aux trésors qui m’avait amené à le suivre mais lui.  Cette rencontre était et restera mémorable.  Même si les raisons d’aujourd’hui ne sont plus celles d’alors.

Le voyage avait duré environ un mois.  Il m’était encore possible de compter les jours en m’en référant aux levés et aux couchés du soleil.  Nous n’étions pas des simples passagers mais avions intégré l’équipage même si nos tâches étaient des plus élémentaires voire même ingrates.  Tout cela nous paraissait normal.  Comme une logique contribution à l’avenir qui nous attendait.  Archimède nous rappelait régulièrement que c’était le destin qui nous avait placé sur sa route, qu’à ses côtés nous allions accomplir de grandes choses et qu’il veillerait sur nous.  Il ajoutait qu’il savait ce qui était bien pour nous et que si la vie ne nous avait pas gâtés, des jours meilleurs s’offraient à nous.

Nos repas étaient bien maigres mais nous apparaissaient comme un festin, nous qui ne mangions pas à notre faim tous les jours.  Mes deux compagnons de voyages étaient frères et orphelins.  Deux escales avaient ponctué notre traversée mais aucun de nous n’avait posé un pied sur la terre ferme.  Nous restions enfermés dans la cale qui nous servait aussi de chambre.  Archimède prétendait que c’était pour nous protéger du monde extérieur.  Même si l’argument m’avait paru quelque peu incongru, je n’avais pas sourcillé.

C’était à bord d’une barque que nous avions rejoint l’île alors que le bateau mouillait au large.  Une plage immense, une végétation luxuriante, des oiseaux de toutes les couleurs nous avaient accueillis.  J’étais émerveillé.  Tant de beauté.  Cette mer si bleue, ce sable fin et chaud, ce soleil immense dans un ciel d’azur constituaient un véritable paradis.  L ‘île ne semblait pas habitée.

Après une marche qui nous avait parue très longue, nous étions arrivés devant une grande et vétuste bâtisse en pierres.  Sur le linteau coiffant la haute porte en bois, on pouvait lire : la malle au trésors.  Ce n’était pas tout à fait l’idée que je m’en faisais.  Nous étions tous les trois médusés.  Nous entrâmes et fûmes accueillis par une femme au visage anguleux, toute de rouge vêtue.  Sa longue chevelure grise paraissait interminable.  C’était l’épouse d’Archimède.  Cette salle immense dans laquelle nous avions pénétré ressemblait à un chantier de construction.  Des jeunes hommes et filles oeuvraient, fourmis laborieuses, à la construction de murs.  Toutes et tous affichaient un large sourire. Il nous avait présentés à eux comme de nouveaux trésors.  Ils nous avaient saluaient avec enthousiasme.  Pendant le repas qui nous avait été servi, il nous avait expliqué son projet de construire une cité où nous vivrions libres de la médiocrité et de la méchanceté du monde.  Nous l’écoutions fascinés. Chaque journée serait consacrée à cet édifice : le matin, il s’agirait de participer à la rénovation de la maison, l’après-midi à l’aménagement et à la culture du grand jardin situé à l’arrière.  Une fois par semaine, toute la communauté, comme il la nommait, l’accompagnait pour visiter l’île et découvrir ses bienfaits et richesses.

C’était ainsi que les choses s’étaient déroulées.  Si je prenais beaucoup de plaisir à la rénovation, j’aimais tout particulièrement le temps que nous puissions à l’extérieur.  Le jardin dont le développement était spectaculaire au sein d’une naturedéjà riche.  La promenade hebdomadaire durant laquelle il nous enseignait les plantes, la faune de l’île.  Parfois, il m’arrivait de regarder la mer nostalgique mais sans regrets.

Le temps s’était ainsi écoulé et nous mesurions les avancées de nos investissements avec ravissement.  Nous ne sortions jamais seuls.  Lorsqu’il partait en quête de nouveaux trésors, le contact avec l’extérieur se limitait au jardin immense qui suffisait à notre épanouissement.

Je n’avais pas été long à comprendre qu’ Archimède était ce que l’on avait coutume d’appeler « un marchand d’âme ».  Les trésors que nous étions contribuaient à l’édifice de cette cité sur laquelle il règnait en maître « bienveillant ».  Peu à peu, j’éprouvais une sensation d’étouffement.  Je me réveillais la nuit en sueurs.  A plusieurs reprises, j’avais gagné la porte d’entrée que j’avais vainement tentée d’ouvrir.  Je voulais sortir, voir la mer, respirer.  Archimède m’avait alors indiqué le jardin où je pouvais évoluer à mon gré.  Aller au-delà m’exposait aux dangers du monde tant que nos travaux n’étaient pas terminés.  Avait alors germée l’idée qui devint rapidement une conviction : j’étais prisonnier.  Nous étions tous prisonniers.  A chacune de nos sorties en groupe, j’avais donc entrepris de jeter discrètement une bouteille à la mer.  Ce simple geste m’avait permis de retrouver quelque sérénité.  Le cours des journée m’apportait toujours autant de bonheur si ce n’était sensation de n’être pas totalement libre qui me tenaillait.  La nuit quand l’insomnie me tenait éveillé, j’écoutais le vent dans les arbres me raconter des histoires d’ailleurs.

Isadora a sursauté. Ses yeux se sont ouverts brusqement.  Machinalement, elle les a frottés de ses deux poings serrés.  Elle a promené son regard autour d’elle.  Elle était dans une cabane de pêcheur.  Plus précisément celle de Martin à en juger par les nasses étiquetées à son nom. Le bruit du vent.  La porte de la cabane qui claque.  Tout cela n’était donc qu’un rêve ? La bouteille ? Mathias ? La malle aux trésors ?  Le marchand d’âmes ?  Rapidement, elle est passé de la joie à la déception.  Elle s’est souvenue.  Surprise par la violence de la pluie mêlée à celle du vent, elle avait trouvé refuge dans la cabane de Martin.  Elle s’était endormie sur ce cordage où elle est assise.  Et Mathias, alors que va-t-il devenir ? Dehors, si la pluie avait cessé le vent n’avait pas démissionné.  Il faisait sombre et elle devait rentrer chez elle.  En gagnant la porte, son attention a été attirée par une feuille gisant sur le sol.  Elle était jaunie.  Se penchant, elle s’est saisi de celle-ci. Ecrite d’une main malhabile à l’encre délavée par l’eau, elle disait : « Merci d’avoir pris le temps de me lire.  Mathias ».  Ayant retrouvé sa bonne humeur, le précieux papier fourré dans la poche de son pantalon, elle est repartie en courant vers sa maison.