Il se réveille en sursaut.  En sueur.  Sa chemise lui colle au corps.  Quelle heure est-il ? Il regarde autour de lui.  Il fait sombre.  Est-ce pour autant la nuit ?

Il n’y a pas la moindre fenêtre, pas la moindre faille dans la muraille de cette tour humide qui suinte, ruisselle jusqu’au clapotis.  Il a froid.  Les membres gourds.  Le corps grelottant, il se replie sur lui.  S’enserre de ses bras en quête de la moindre chaleur qui pourrait lui apporter quelque réconfort.  Sa tête est douloureuse et lourde.  Il crie, pleure de colère, de tristesse.  Qui donc va l’entendre ? Seul.  Tristement seul.  Désepérément seul.  Que leur a-t-il fait ?

Il se rappelle son père clamant à qui voulait l’entendre : « Wolfgang est un prodige.  Il a un don. » .  Pour sa part, il est plus enclin à parler de malédicition.

Poupée endimanchée à peine sortie de sa boîte. Singe savant.  Bête de foire.  Ces adultes au regard d’ogre, ces visages enfarinés, ces sourires carnassiers. 

Ces gens savent-ils seulement qu’il n’a jamais connu l’insouciance de l’enfance ?  Ces moments passés à gambader dans les champs, à se gaver de friandises, à faire des bêtises.  Comme il aurait aimé revenir les vêtements couverts de boue, les cheveux en pagaille.

Et ce Salieri qui lui voue une haine terrible depuis sa plus tendre enfance ? Que  lui a-t-il fait ?  Que sait-il de l’enfer de ses nuits ? Cette musique qui s’empare de son corps et de son âme jusqu’à le posséder. L’habite au point de le hanter.

Cette transe qui secoue son être, le précipite aux confins de la folie.  En quête de cette délivrance qui lui apportera un peu de répit, il saisit sa plume.  Dans l’obscurité juste entamée par la lueur de la bougie, la main fébrile s’anime.  Portées.  Notes noires, blanches, blanches pointées, croches, doubles croches. Soupirs du silence. Dièses de l’euphorie.  Bémol de l’abandon.  Andante. Pianissimo. Allegretto.  Elle trace.  Elle dessine.  Elle bat la mesure. Elle claque des accords sur le clavier noir et blanc.  Les pages succèdent aux pages.  La bougie pleure de grosses larmes de cire.

Ses yeux sont rougis par l’obscurité et la fatigue.  Les mains bleuies par l’humidité de la nuit.  Il galope cheval fougueux, mors aux dents, l’écume aux commissures des lèvres.  Son cœur bat à se rompre.

La bougie s’est éteinte.  Au loin, il entend le chant du coq.  Sa tête est vide, libérée.  Son corps harassé de fatigue va enfin pouvoir goûter un peu de repos. Pantin désarticulé, il s’effondre, la tête couchée sur l’ébène de son piano.

Vous lui parlez de cet avenir qui est le vôtre. Il est célèbre. Son nom est connu de tous.  Il est joué dans le monde entier.  Interprété par des musiciens prestigieux.  Il est passé à la postérité.  Un faible sourire se dessine sur son visage amaigri et blafard. Célébrité ? Postérité ? Nul n’est sans doute insensible au chant de la gloire.  Mais peu lui importe.  Et maintenant, alors ? Ce présent dans lequel il vit.  Cet instant auquel il s’accroche. Instant dont il voudrait qu’il dure encore parce qu’il sait qu’il ne verra pas l’aurore.  Il va entrer dans la nuit.  Pour toujours.  Il a 35 ans et demain, Mozart sera mort.