La petite ville sise au creux de la vallée a retrouvé l'automne et sa tranquillité après la période estivale qui chaque année déverse son flot de touristes.  Avant l'hiver et les amoureux des pistes enneigées, la basse saison offre une parenthèse agréable.  Jean prise cette trêve même si dès le début de l'été il trouve refuge dans le chalet de son grand-père qu'il ne quitte que pour gagner son travail.  Célibataire endurci après une histoire d'amour qui l'a confiné dans une dépression profonde durant de nombreux mois, il aime le calme de la montagne.  

Il y vit depuis sa naissance, il y a trente ans, entouré de ses parents et de sa sœur Sophie de trois ans sa cadette.  René, son père y tient un magasin de vélos. Mathilde, sa mère s'occupe de la comptabilité de ce commerce florissant.  Les adeptes de la « petite reine » sont nombreux à partir à la conquête des sommets et ce, tout particulièrement l'été. Jean y a ouvert sa société d'informatique.  Il ne s'éloigne jamais plus de quelques jours de ses chères montagnes et uniquement quand ses affaires le nécessitent. Il lui semble impossible de vivre ailleurs. Durant ses années d'études, il attendait le week-end qui le ramènerait chez lui avec bonheur.  Soulagé de quitter la grande ville où il étouffait.

Aux yeux de sa famille et de ses amis, il a réussi. Comme sa sœur, sage femme dans un grand hôpital de la grande ville. Une vocation qu'elle a découverte très jeune.  Un rêve d'enfant qu'elle a réalisé. 

Il devrait être heureux mais ne l'est pas.  Le célibat ? Son échec amoureux ? Non, rien de tout cela.  Il a été très amoureux de Lucie et a souffert de leur rupture.  Mais au fond de lui, il sait qu'il n'est pas fait pour la vie de couple.  Il l'a toujours su.  Seulement, ses parents s'inquiétaient de le voir encore seul à vingt-cinq ans alors que sa sœur fréquentait depuis quelques mois un jeune interne.  Alors, il avait rencontré Lucie et puis...

Il s'ennuie dans son boulot, dans sa vie.  Ces derniers temps, il multiplie ses randonnées mais rien n'y fait.  Bien sûr il goûte un peu de sérénité au contact de la montagne, de cette nature qui ne cesse de l'émerveiller mais cela ne lui suffit pas.  Ne lui suffit plus.  Il est de plus en plus fréquent qu'il confie la société à son associé quelques heures  pour aller respirer l'air pur des cimes.

L'informatique est pour lui un choix par défaut.  Doué pour cette technologie en expansion, il a pris cette voie lorsque ses parents ont exigé qu'il fasse des études.   Lui, il voulait être berger et faire du fromage comme son grand-père paternel.  Depuis qu'il était haut comme trois pommes, c'est ce qu'il répondait invariablement aux adultes qui lui demandaient ce qu'il ferait quand il serait grand.

Ses projets n'avaient pas changé quand était arrivé le moment d'aborder sérieusement son avenir.  Tout naturellement, il avait répondu : 

- Je vais vivre au chalet et travailler avec grand-père Victor. 

Si la réponse de l'enfant faisait sourire, celle du jeune homme avait mis son père en colère.

- Tu vas cesser avec tes enfantillages.  Je te parle d'un vrai travail.  Ta mère et moi ne nous usons pas à la tâche pour que tu passes ton temps à rêvasser.  Il faut avoir les pieds sur terre, la société d'aujourd'hui n'est plus celle de ton grand-père.  

Moins véhémente, sa mère s'était tout de même rangée à l'avis de son père.

- Ton père a raison, Jean.  Et puis, ce n'est pas en vivant dans la montagne avec tes chèvres que tu vas rencontrer une jeune fille et fonder une famille.

Toute argumentation avait été vaine.  Ils savaient mieux que lui ce qui lui convenait. Passionné et rêveur, il n'était cependant pas frondeur.  Il s'était donc incliné devant l'autorité parentale. Ses parents reviendraient peut-être sur leur décision, une fois son diplôme en poche.

L'hiver de ses vingt ans, son grand-père avait été emporté par une mauvaise pneumonie.  Jean avait été terrassé par ce décès qui le privait de l'affection et de la complicité de la seule personne qui le comprenait vraiment.  Victor, en montagnard de sang était certes bourru et peu bavard mais il se dégageait de lui une force tranquille, une bonhommie qu'il n'avait jamais trouvées chez son père.

Il s'était senti orphelin.  Qu'allait-il devenir sans lui ? Il passait la majorité de ses vacances et de ses loisirs à ses côtés. Les moments partagés dans les alpages alors que les chèvres paissaient.  La traite à laquelle il l'avait initié.  Les personnages et animaux en bois qu'il sculptait avec son « opinel » le soir devant l'âtre.  La grosse soupe qui embaumait et réchauffait le cœur.  Ce fromage fait avec amour dont il lui avait livré le secret et qu'il vendait au  marché le jeudi.  Avec lui, il avait aussi découvert la faune et la flore montagnardes.Tout cela constituait pour lui un héritage d'une valeur inestimable. 

Un violent orage s'était abattu sur la famille lorsque Jean avait suggéré qu'il pourrait arrêter ses études pour reprendre les activités de son grand-père. Fils unique, son père avait pris la décision de conserver le chalet mais de vendre les chèvres.

- Ta mère et moi en avons longuement discuté.  Nous allons vendre le troupeau au père Ignace. Nous conserverons le chalet pour les vacances.  Nous pourrons même envisager de le louer en pleine saison.

Une gifle ne lui aurait pas fait plus mal.  Il avait le sentiment d'une trahison.    De quelques mots, René gommait toute une existence.  A ce moment-là, il avait détesté son père.  Aujourd'hui encore, il lui en tenait rancune. Certes, les rapports que René entretenait avec Victor étaient houleux, basés sur une incompréhension réciproque. Le fils ne comprenait pas que son père vive toujours dans la montagne avec ses chèvres après le décès de son épouse, lui qui avait eu hâte de grandir pour rejondre la ville. Pour Victor, il était inconcevable que l'on puisse trouver un quelconque épanouissement en vendant des vélos enfermé à longueur de journée.  Malgré tout, René avait toujours eu énormément de respect pour son père. Alors pourquoi ce geste qui pour Jean tenait du reniement ?

Jean savait pertinemment bien que ses parents n'iraient jamais passer les vacances dans le chalet pas plus qu'ils ne le loueraient. Les mois qui suivirent lui avaient donné raison.  Alors c'était lui qui l'occupait pendant la haute saison ou dès qu'il en avait l'opportunité.

Aujourd'hui, il a trente ans et il est las. A la fois affamé et repu, plein d'énergie et apathique.  Automate sans âme, iI est spectateur d'une vie qui se déroule sous se yeux. Un état de torpeur a succédé à l'irritabilité.

Dimanche dernier, lors du repas mensuel chez ses parents avec sa sœur, son beau-frère et leurs enfants, il s'était contenté d'écouter les uns et les autres d'une oreille distraite se tenant à l'écart des conversations.  Il n'avait rien à dire et leurs propos ne l'intéressaient pas.  Comme à chaque fois, sa mère n'avait pas manqué de lui donner des nouvelles d'un ancien copain, du fils ou de la fille d'une connaissance qui s'était marié ou avait eu un enfant.  Ses allusions qui avaient, habituellement, le don de l'agacer ne l'avaient même pas fait réagir.  Devant son mutisme, elle s'était inquiétée :

- Que se passe-t-il, Jean ? Tu es souffrant ? Des soucis avec ta société ? 

Il l'avait rassurée.  Juste un peu de fatigue.  Son père avait ajouté  sur un ton ironique :

- Il n'y a pas que le travail dans la vie.  Tu devrais sortir un peu, rencontrer du monde et puis fonder une famille.  Tu ne vas pas passer ton existence avec ton corbeau et tes marmottes.

Il lui aurait bien répondu qu'eux au moins le laissaient tranquille et qu'il appréciait leur compagnie.  Il s'était tu. Que son père lui dise qu'il n'y avait pas que le travail dans la vie, c'était un comble, lui qui se confinait perpétuellement dans son magasin.

Seule la proximité du 20 octobre, l'égaie. Ce jour-là, il a rendez-vous avec Louis près de l'arbre aux corbeaux.  Un chêne centenaire où Cochise et ses congénères on trouvé refuge.  Ce fier ancêtre marque la frontière entre la vallée et ce que Jean appelle « son territoire » : la montagne. Cochise est un corbeau freux sauvé par son grand-père alors qu'il n'était encore qu'un corbillat et qu'il était blessé. Jean avait alors treize ans. Victor et lui l'avaient soigné.  Grâce à lui, ils avaient été admis par la corbeautière.  

Chaque fois que Jean part en randonnée, avant même qu'il n'arrive au vieux chêne, Cochise vient l'accueillir.  Parfois, il se pose sur son épaule pour lui susurrer à l'oreille les dernières nouvelles.  Ils se comprennent tous les deux.  Il n'est pas rare que le corbeau l'accompagne jusqu'au chalet.  

Cochise avait directement adopté Louis.  Avait-il senti cette fraternité qui s'était instaurée d'emblée entre les deux adolescents ? Cela ferait quinze ans ce 20 octobre qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois.  Louis venait de la ville et résidait pour un mois chez ses grands-parents à quelques kilomètres.  Son père et sa mère étaient à l'étranger pour leurs affaires. Il avait le même âge que Jean.  Ils s'étaient retrouvés tous les jours, après l'école, au pied de l'arbre aux corbeaux. Ils s'inventaient des aventures folles. Tantôt ils étaient sauveteurs en haute montagne, tantôt ils escaladaient la falaise à mains nues. Son départ avait laissé un grand vide.  Toutefois, ils avaient convenu de se retrouver chaque année, le 20 octobre à seize heures au pied du chêne. Chaque fois, ils partageaient un long moment à échanger sur leur vie et leur avenir.  Leurs projets se nourrissaient de liberté, de grands espaces, de sommets.  Louis étudierait la botanique et viendrait s'établir à la montagne.  Il serait guide.  Jean garderait les chèvres avec son grand-père. Ils créeraient de nouveaux fromages.  Cochise était le fidèle témoin de leurs rêves.  Louis est devenu botaniste. Il emmène les touristes et les écoliers dans les alpages.    Jean est devenu informaticien...

Ce 20 octobre, Jean est au rendez-vous bien avant l'heure.  Il s'assied au pied de l'aïeul, Cochise sur son épaule.  Ses yeux balayent les cimes.  Il est mélancolique.  Les heures passent et avec elles ce moment qu'il attend depuis des semaines.  Louis n'est jamais en retard malgré les kilomètres qui les séparent. Il se lève, regarde plus loin, encore et encore. Le jour passe le témoin à la nuit qui tombe tôt en cette saison.  Depuis un moment, il observe Cochise.  Il décrit des cercles en sautillant devant la grosse racine noueuse puis revient se poser sur son épaule.  Il répète ce manège comme un rituel.  Au bout de quelques minutes, le regard de Jean s'illumine. Cochise lui indique l'endroit où Louis avait enterré cette boîte métallique.  Avant de se quitter au terme de ce fameux mois d'octobre, il y avait caché un mot rédigé sur une feuille de son carnet.  

- Si un jour je manque notre rendez-vous, déterre-la et lis le message.

Il creuse fébrilement en quête de ce trésor qu'il ne tarde pas à découvrir.  La boîte accuse les saisons passées dans le sol.  Il découvre la feuille soigneusement repliée et s'empresse de lui redonner sa forme originelle.  Ses yeux dévorent l'écriture régulière :

« Toi et moi ne faisons qu'un.  Seules les saisons de la vie nous différencient.  Après la pluie vient toujours le beau temps.  Le froid de l'hiver n'empêche pas les fleurs de renaître au printemps.  Un temps pour chaque chose.  Aujourd'hui est venu celui du bonheur et de l'épanouissement ».

Son cœur tressaillit.  Il est prêt.  Enfin, après ces années de grisaille, il voit la lumière du jour.  

- Merci, Cochise, dit-il au corvidé.  Ce soir, nous dormons au chalet.  Demain sera une belle et longue journée. Pour commencer : les chèvres.