Tandis que tombe la nuit, elle se tient devant la maison et regarde par la fenêtre.  Une douce lumière jaune éclaire la pièce de vie.  Une jolie nappe sur la table.  Un vase rempli de fleurs de saison. Une commode en pin.  Sur la cuisinière, une casserole laisse s’échapper de petits volutes qu’elle imagine au parfum d’une bonne soupe. Il n’y a personne. Pourtant tout indique la chaleur d’un foyer.  Elle se blottit dans ses propres bras.  Elle est là contemplative comme devant une toile.
 
Elle se surprend à se hisser sur la pointe des pieds comme lorsqu’elle était petite, minois souriant de se voir dans le miroir de la vitre, deux tresses dansant joyeusement sur ses épaules.  Ses yeux curieux croisaient alors le regard de sa grand-mère qui l’invitait d’un geste affectueux à rentrer pour le souper.  Après la soupe revigorante de l’hiver et une grosse tranche de ce pain encore chaud, il y aurait le morceau de chocolat dont elle aurait choisi le goût.  Elle le laisserait fondre avec gourmandise sur sa langue.
 
Plus tard, elle se loverait contre sa grand-mère dans le divan recouvert d’un plaid à carreaux. Dehors, la pluie et le vent viendraient frapper à la fenêtre.  Peu importe, il ne pourrait rien lui arriver.  Elle s’endormirait sur l’épaule accueillante tandis que les images en noir et blanc danseraient sur l’écran de l’archaique télévision.
 
Aujourd’hui, il n’y a personne pour l’inviter à rentrer. D’ailleurs, il n’y a pas âme qui vive dans cette pièce.  Elle n’a plus de tresses non plus.  Son reflet lui renvoie le visage d’une jeune femme aux cheveux résolument courts, au regard embué.  Plus besoin non plus de se hisser sur la pointe des pieds.  Alors inconsciemment, la ballerine descend de ses pointes.  Et puis, ce n’est plus cette maison .  Elle qui partit en fumée un soir funeste de négligence de cet homme qui alors avait pris possession des murs sans respect pour leur histoire.  Sa grand-mère avait depuis longtemps rejoint les étoiles et certains soirs, il lui arrivait de la voir briller au firmament.  
 
Aujourd’hui, c’est juste l’endroit où jadis il faisait toujours beau et que battait le cœur du bonheur. 
 
Elle ne reviendra plus.  Il fallait qu’elle voit même si au fond d’elle-même elle savait.  Elle a vu.  Désormais, elle pourra feuilleter sereinement les pages de leur histoire que même la puissance destructrice du feu ne pourra ni embraser, ni consumer.  A nouveau, elle sentira battre le cœur du bonheur.