Chevaux au galop, les nuages, emmenés par la danse endiablée du vent, défilent à vive allure. Et me voilà, chevauchant l'un d'entre eux, partie à la recherche de ce clocher lointain. Guidée par le chant des cloches, je m'enfonce dans le jour qui s'endort.

Le vent fouette mes joues. Mes mains sont pétrifiées par la morsure de ce vent piquant de février. Ma respiration est haletante. Je ferme les yeux. Des larmes coulent sur mes joues.

 Le son des cloches se rapproche. Dans l'obscurité, se dresse la haute silhouette d'une église.

J'ouvre les yeux. Douillettement blottie sous le duvet de plume, je promène mon regard dans cette chambre qui ne m'est pas inconnue. Le papier peint fleuri, la coiffeuse aux poignées roses, la table couverte d'une nappe rouge tissée et cette immense garde-robe aux portes légèrement bombées. Par les jours du volet, une lumière timide comme celle de février s'insinue et trace des pointillés sur le mur.

Dehors, les cloches égrènent les heures. Il est 8 heures. Je me lève. Mes pieds se posent sur le linoléum froid. Le miroir central de la coiffeuse me renvoie l'image d'une petite fille. Elle doit avoir 9 ou 10 ans. Ses cheveux courts sont hirsutes. Ses yeux bleus légèrement gonflés de sommeil disent tout l'étonnement de découvrir qu'aujourd'hui, elle se réveille plus jeune qu'elle ne s'est endormie la veille.

Pieds nus, elle gagne la porte de la chambre.  Elle emprunte l’escalier pour gagner le rez-de-chaussée silencieux.  Le carrelage moucheté est légèrement poreux.  Elle passe sa main sur le mur en stuc rose du corridor et laisse glisser ses doigts sur la surface rugueuse comme pour déchiffrer un secret qu’il aurait à lui révéler.

Lorsqu’elle pousse la porte de la cuisine, elle est happée par la chaleur libérée par la cuisinière en fonte à côté de laquelle reposent un panier de bûchettes et un seau à charbon.  Ses narines accueillent l’odeur agréable du chocolat chaud fumant dans le bol déposé sur la lourde et longue table en bois garnie d’une toile cirée. Elle découvre aussi le pot de confiture faite maison dont la saveur cristalline est inégalable.  Du pain et du beurre.  

La pièce est déserte.  Bobonne comme l’appellent ses nombreux petits-enfants est sans doute partie soigner la famille lapin.  Pas de trace de Daisy, le petit ratier au regard enjôleur que sa main d’enfant représente, au crayon gras, sous l’apparence d’un petit tonneau surmonté d’une boule en guise de tête, le tout posé sur quatre traits bien droits. Ce qu’il n’est pas loin d’être dans la réalité du fait de sa gloutonnerie.

Elle se dirige à nouveau vers la porte et l’ouvre pour appeler bobonne. Le corridor a disparu.  Il n’y a plus que l’obscurité.  Une sensation froide et humide gagne tout mon corps.  Le vent s’est apaisé et a laissé sa place à une fine pluie. Les nuages évoluent au ralenti, dans un mouvement à peine perceptible.  Les mains posées sur le rebord métallique de la terrasse, je sens les gouttes de pluie s’insinuer dans le col de mon gilet.  Au loin, les cloches se sont tues.  Il n’y a plus que le silence de la nuit qui fait son lit.